Regards n°1123

Le Grand Remplacement, un mythe complotiste aux racines antisémites

Concept complotiste popularisé par l’écrivain français Renaud Camus, le « Grand Remplacement » s’est imposé comme l’un des récits centraux de l’extrême droite contemporaine. Derrière ce slogan, un imaginaire de substitution des populations nourri de vieux fantasmes antisémites, d’analogies et références détournées à la Shoah et la colonisation, continue d’alimenter les discours identitaires et les appels à la « remigration » des populations arabo-musulmanes.

En publiant à compte d’auteur en 2011 Le Grand Remplacement. Introduction au remplacisme global, l’écrivain français Renaud Camus a forgé un concept dont l’influence sur l’imaginaire de l’extrême droite occidentale sera considérable. Aujourd’hui encore, des auteurs, des dirigeants et des militants ne cessent de s’y référer en le présentant comme une référence incontournable. Renaud Camus lui-même se félicite que son « syntagme soit devenu commun en Europe ».

Selon lui, le grand remplacement serait un phénomène démographique et culturel par lequel des populations européennes dites « de souche » seraient remplacées par des populations arabo-musulmanes immigrées. Il aurait été favorisé, au mieux par négligence et lâcheté, au pire par intention délibérée, par des élites « remplacistes », déracinées et acquises à la mondialisation, au multiculturalisme et au métissage. Sur la quatrième de couverture de la réédition de 2013, Renaud Camus dit s’être inspiré d’une boutade de Bertolt Brecht, qui fait dire à l’un de ses personnages, dans Die Lösung : « puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut changer le peuple ».

Mythe répulsif

« L’expression désormais sloganisée de “Grand Remplacement” fonctionne comme le thème central d’un mythe répulsif ou d’une utopie négative, d’une contre-utopie ou d’une dystopie, baptisée par ses promoteurs contemporains “remplacisme”, qui constitue un puissant récit mobilisateur », fait remarquer l’historien Pierre-André TaguieffPierre-André Taguieff, « Archéologie d’une représentation polémique : le « Grand Remplacement », <em>L’inégalité dans tous ses états,</em> <em>Cités</em>, 2022/1 N° 89, pp.177-178. « Ce thème se présente comme la description d’un processus en cours ou le récit de ce qui est en train d’arriver : la disparition du peuple français et de la culture française. L’objectif déclaré de ceux qui recourent à ce récit catastrophiste dans le champ politique est d’empêcher le “Grand Remplacement” de se produire, ou plus exactement de le stopper, car il aurait déjà commencé depuis près d’un demi-siècle. » Et la seule manière d’y parvenir consisterait à mettre en œuvre une politique de « remigration », c’est-à-dire à expulser cette immigration musulmane vers ses pays d’origine.

Le concept complotiste de Grand Remplacement séduit même certains milieux juifs et israéliens, estimant que l’Europe serait le dhimmi des États arabes en ayant sciemment accepté une immigration arabe de masse en échange de pétrole et de l’adoption d’une politique anti-israélienne. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que, depuis la publication cette année de L’homme par qui la peste arriva (éditions Flammarion), une enquête dans laquelle Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye décryptent le parcours de Renaud Camus, la chaîne de télévision israélienne francophone i24News soit l’un des rares médias à l’avoir invité pour lui donner la parole. Durant cette émission, diffusée le 29 janvier dernier, il se présente comme un ardent défenseur et ami d’Israël et des Juifs : « J’ai toujours été ardemment sioniste, depuis toujours et toute ma vie. Je crois qu’Israël est l’étalon d’or de l’appartenance. Si Israël n’appartient pas aux Juifs et si Jérusalem n’appartient pas à Israël, il n’y a aucune raison que la France appartienne aux Français et Paris à la France. C’est vraiment l’étalon de l’appartenance dans l’esprit. » Il en profite également pour dénoncer la solution des deux États : « Après le 7-Octobre, je dois reconnaître que je ne le suis plus. Je crois qu’il n’est pas possible d’envisager une cohabitation dans ces conditions avec des gens qui, très expressément et sans s’en cacher, veulent vous tuer ». Il conclut en plaquant ses schémas idéologiques sur les colons juifs de Cisjordanie, qu’il ne considère pas comme tels : « Ce ne sont pas des colons, ce sont des décolonisateurs, ceux qui veulent rendre la terre d’Israël aux Israéliens et aux Juifs. Et je pense que la décolonisation — c’est le titre de mon dernier livre d’ailleurs — est la ligne dans laquelle nous devons nous inscrire. »

Fantasme complotiste ancien

Apparemment, ces milieux juifs et israéliens de droite et d’extrême droite ignorent, ou feignent d’ignorer, que l’imaginaire du Grand Remplacement s’inscrit dans une longue histoire de fantasmes complotistes de « substitution », dans lesquels les Juifs sont accusés d’en être les responsables afin d’organiser la destruction ou la prise de pouvoir sur les sociétés européennes. Dans L’Appel au soldat, un roman publié en 1900, Maurice Barrès, chantre du nationalisme intégral, parle des Juifs comme d’« envahisseurs » qui dénatureraient le peuple français : « Aujourd’hui, parmi nous, se sont glissés de nouveaux Français […] qui veulent nous imposer leur façon de sentir. Ce faisant, ils croient nous civiliser ; ils contredisent notre civilisation propre. Le triomphe de leur manière de voir coïnciderait avec la ruine réelle de notre patrie. Le nom de France pourrait bien survivre ; le caractère spécial de notre pays serait cependant détruit, et le peuple installé dans notre nom et sur notre territoire, s’acheminerait vers des destinées contradictoires avec les destinées et les besoins de notre terre et de nos morts. »

Des idéologues antisémites, comme l’ancien trotskyste et Waffen-SS français René Binet, considèrent l’immigration comme le fruit d’un complot juif visant à détruire l’Europe par le métissage. L’idée d’un changement de population organisé par les Juifs constitue l’un des antécédents directs de la version contemporaine du Grand Remplacement. Dans un texte souvent cité dans les milieux de l’extrême droite identitaire, Le racisme, cet inconnu, paru en septembre 1960 dans la revue néofasciste Défense de l’Occident, le négationniste français Maurice Bardèche annonce que « la race blanche ne luttera plus pour sa prédominance économique ou politique, elle luttera pour sa survie biologique. […] Demain, ce ne sont plus les prolétaires et les capitalistes qui se disputeront les richesses du monde, ce sont les Blancs, prolétaires et capitalistes unis, qui auront à se défendre, eux, race minoritaire, contre l’invasion planétaire. ».

L’idée selon laquelle les Européens blancs seraient menacés de substitution n’est donc pas neuve. En revanche, grâce à son concept de Grand Remplacement, Renaud Camus a dépoussiéré et popularisé l’idée de la disparition d’un peuple remplacé par une population étrangère, au point qu’elle apparaît désormais sans cesse dans les débats politiques. Même lorsque les Juifs ne sont plus nommés directement, le schéma complotiste et antisémite peut réapparaître sous forme d’allusions à un « pouvoir juif » ou à une « Davocratie » (le terme est de Renaud Camus) supposée derrière l’immigration ou le multiculturalisme. L’association de George Soros à la théorie du Grand Remplacement s’appuie sur des tropes antisémites anciens : le « financier juif tout-puissant » comme manipulateur des flux migratoires pour affaiblir les sociétés occidentales.

« Génocide par substitution »

Bien qu’aujourd’hui Renaud Camus ne cesse de clamer son amour des Juifs et son aversion pour l’antisémitisme, il lui arrive souvent de tenir des propos très éloignés de la posture philosémite qu’il prétend adopter avec passion. Ainsi, le 22 octobre 2017, il publie sur Twitter (X) que « Le génocide des Juifs était sans doute plus criminel, mais paraît tout de même un peu petit bras auprès du remplacisme global. » Mais, de manière plus générale, son discours sur le Grand Remplacement comprend systématiquement des analogies douteuses à la Shoah et à la colonisation. D’ailleurs, lorsqu’il ne parle pas de Grand Remplacement, il recourt à l’expression de « génocide par substitution ». Il répète même sans cesse sur X que « Le Grand Remplacement, ou génocide par substitution, n’est pas une théorie, c’est le crime contre l’humanité du XXIe siècle » (19 avril 2025). Il a emprunté cette expression à l’écrivain et militant anticolonialiste martiniquais Aimé Césaire, qui qualifiait de « génocide par substitution » l’émigration de jeunes Martiniquais et Guadeloupéens vers la métropole pour occuper des emplois dans le secteur secondaire et tertiaire, suivie de l’arrivée de fonctionnaires métropolitains aux Antilles à des postes de responsabilité.

Il n’hésite pas non plus à parler de « la destruction des Européens d’Europe » dans un livre éponyme qu’il a publié en 2024. « Mon titre est évidemment emprunté à l’historien de la Shoah Raul Hilberg et à sa fameuse Destruction des Juifs d’Europe », assume fièrement Renaud Camus dans un entretien accordé à un site d’extrême droite. Le 20 mai 2025, il précise sa pensée dans un post sur X : « Le Grand Remplacement, ou génocide par substitution des Européens en Europe, est le crime contre l’humanité du XXIe siècle. Il est d’une ampleur bien plus grande que le pire génocide du XXe siècle. En revanche, il est infiniment moins atroce dans son exécution, car l’art d’éradiquer des peuples a fait d’énormes progrès en un siècle grâce aux avancées en matière de communication, de conditionnement cérébral, de propagande et de publicité. Il est ludique, sexy, bien intentionné, l’incarnation même du politiquement correct. Il bénéficie du soutien des bonnes âmes et repose entièrement sur l’idéologie du « cool ». La plupart de ses victimes n’en ont même pas conscience. De plus, il tue relativement peu ; comme son nom l’indique, il remplace. Il a déjà détruit les trois quarts de tous les peuples d’Europe occidentale. » (X, 20 mai 2025).

Ces analogies suspectes ne sont pas des détails rhétoriques. Elles sont autant d’indices de la nature complotiste et extrémiste de son discours. Cette assimilation à la Shoah place l’évolution démographique ordinaire (immigration, métissage, baisse de natalité) sur le même plan que l’extermination des Juifs d’Europe, ce qui banalise la Shoah et en détourne la mémoire pour un agenda identitaire. Il décrit l’immigration comme une « colonisation de peuplement » et présente les immigrés comme des « colonisateurs » rendant « la vie impossible aux indigènes », c’est-à-dire aux « Français de souche », ce qui renverse le sens historique de la colonisation réelle et victimise le groupe majoritaire.

En s’alignant sur les registres de la Shoah et de la colonisation, Renaud Camus se place dans le vocabulaire des crimes contre l’humanité pour présenter un phénomène démographique comme une agression intentionnelle, orchestrée par des « élites remplacistes ». Cela permet de justifier l’idée d’une « résistance » quasi insurrectionnelle, via des références explicites au Conseil national de la Résistance et à la lutte contre les nazis, et de légitimer des mots d’ordre comme la « remigration » en les présentant comme une lutte de libération.

Matrice néonazie

Loin de décrire la réalité, sa contribution consiste à recycler une matrice néonazie de complot démographique en la débarrassant de l’antisémitisme explicite pour la réorienter vers le racisme antimusulman, tout en conservant le schéma d’un complot visant à « détruire l’Europe par l’immigration ». Au lieu d’analyser les politiques migratoires et sociales, Renaud Camus les reconfigure comme un « génocide » ou une « colonisation », ce qui bloque toute discussion nuancée et ouvre la voie à la justification implicite d’actions extrêmes.

Un bon test critique est le suivant : si l’on retire ces analogies à la Shoah et à la colonisation, la théorie perd l’essentiel de sa charge émotionnelle et de sa force de persuasion, ce qui montre bien à quel point elles en sont le ressort central, et donc à quel point leur usage est révélateur. Le recours à ces analogies douteuses n’a rien d’étonnant car, dans certains passages de La Campagne de France, son journal publié en 2000, il se plaignait que les « collaborateurs juifs » de l’émission Panorama, diffusée sur France CultureMarc Weitzmann, « De l’in-nocence », <em>Inrockuptibles</em>, 18 avril 2000., sont trop nombreux : « Ils sont à peu près quatre sur cinq à chaque émission, ou quatre sur six ou cinq sur sept, ce qui, sur un poste national ou presque officiel, constitue une nette surreprésentation d’un groupe ethnique ou religieux donné », se désole-t-il. Le problème, explique-t-il, réside dans l’impossibilité fondamentale, pour un Juif, de comprendre et de transmettre la culture française à des auditeurs français : « J’éprouve, de toutes mes fibres, un amour passionné pour l’expérience telle qu’elle fut vécue pendant une quinzaine de siècles par le peuple français sur le sol de France ; et pour la culture et la civilisation qui en ont résulté. […] Par voie de conséquence, il m’agace et m’attriste de voir et d’entendre cette expérience, cette culture et cette civilisation avoir pour principaux porte-parole et organes d’expression, dans de très nombreux cas, une majorité de Juifs, Français de première ou de seconde génération bien souvent, qui ne participent pas directement de cette expérience. » Ses considérations témoignent d’un antisémitisme bien ancré et d’une conception très raciste de la nation.

S’associer à une figure connue pour ses positions ouvertement racistes ou xénophobes, comme Renaud Camus, constituerait donc, pour les Juifs, une aberration injustifiable. Voir des Juifs, une minorité ayant subi des persécutions au nom de tant de folies identitaires, se ranger derrière un chantre des mêmes obsessions, voilà une idée aussi inspirée que de confier la lutte contre l’alcoolisme à Pernod Ricard. Sa haine des musulmans n’en fait pas un allié des Juifs. On ne combat pas l’antisémitisme en se rangeant du côté de ceux qui recyclent de vieux fantasmes sous de nouveaux slogans. Tout comme il est inconcevable, pour les Juifs, de se mêler de près ou de loin à un homme qui use et abuse d’analogies douteuses à la Shoah pour légitimer son concept raciste de Grand Remplacement.

[1] Pierre-André Taguieff, « Archéologie d’une représentation polémique : le « Grand Remplacement », L’inégalité dans tous ses états, Cités, 2022/1 N° 89, pp.177-178

[2] Maurice Barrès, L’Appel au Soldat, Éditions Félix Juven.

[3] Maurice Bardèche, « Le racisme, cet inconnu », Défense de l’Occident, 7 septembre 1960.

[4] https://institut-iliade.com/la-destruction-des-europeens-deurope-renaud-camus/

[5] Marc Weitzmann, « De l’in-nocence », Inrockuptibles, 18 avril 2000.

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
22 bis

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