Des musiciens jouent de la musique pour les personnes réfugiées dans un abri anti-bombes alors qu’ils donnaient un concert dans un bar voisin. Tel Aviv. ©Reuters
Écrit par : Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris
Frédérique Schillo
Regards n°1124

L’esprit de résilience israélien à l’épreuve des bombes

En portant la guerre au cœur des villes en Israël pour y briser le front intérieur, le régime iranien fait des civils une de ses cibles prioritaires. C’est sans compter l’esprit de résilience d’un peuple habitué au combat. Sous les bombes iraniennes, des Israéliens exténués s’entraident, rient, se réinventent et résistent tant bien que mal.

Pré-alerte ! Les portables se mettent à vibrer. Dans le train Jérusalem-Tel Aviv, le conducteur annonce d’une voix calme qu’un tir de missile en provenance d’Iran vient d’être détecté qui pourrait toucher la zone dans les prochaines minutes. Les passagers sont priés de s’allonger au sol, loin des fenêtres, et se protéger la tête sous les mains. Le train s’immobilise. Dans le wagon, chacun s’installe patiemment entre les travées. Silence. Tous les yeux sont braqués sur les écrans des téléphones où défilent les informations. Une jeune femme assise en tailleur sort un miroir de poche et en profite pour se remaquiller. Le train repartira peu après sans incident.

Cette scène qui s’est déroulée au sixième jour du conflit serait sensiblement la même après un mois de guerre. Même réactivité, même sang-froid, juste quelques cernes en plus sur les visages des passagers. Face aux pluies de missiles tirés depuis l’Iran, le Liban et le Yémen, les Israéliens tiennent bon. Ils se savent pris pour cible – eux et leur fameux esprit de résilience – dans la guerre d’usure que l’ennemi veut leur imposer. Car en frappant des zones résidentielles pour tuer un maximum de civils, en menant une stratégie de harcèlement qui épuise tout un pays contraint de vivre dans les abris, en terrorisant la population avec des bombes à fragmentation, le régime iranien cherche à briser le front intérieur israélien. Pour mieux faire plier ses dirigeants. Téhéran, dit-on, a préparé cette guerre depuis 47 ans. Une guerre asymétrique où, face à la puissance de Tsahal, il préfère porter le fer au cœur de la population israélienne. Mais c’est oublier qu’Israël est une nation en état de guerre depuis sa création.

Un peuple qui vit dangereusement

 « Vivre dangereusement – en guerre ou dans des périodes de tension interminable – est devenu un mode de vie, une routine apparente, une norme capricieuse mais régulière, presque un canon d’existence », écrit Amos Elon dans Les Israéliens. Ici, tout le monde a connu plusieurs conflits. Les anciens se souviennent des chocs titanesques entre armées régulières aux frontières ; les plus jeunes ont le triste privilège de vivre une guerre multi-fronts et sur le sol israélien depuis les attaques du 7-Octobre. « Ma première guerre remonte à 1956 », nous confie Doron, ancien professeur d’art à Jérusalem. « Mes enfants étaient petits en 1991 quand l’Irak de Saddam Hussein a envoyé des Scud. On craignait qu’ils soient munis de charges chimiques, c’était effrayant. Pour la première fois, la guerre débarquait au cœur de nos villes. Maintenant mes enfants ont des enfants en bas âge, obligés à leur tour de courir aux abris. C’est la troisième génération à vivre sous les bombes. Et ce n’est peut-être pas la dernière. »

Les Israéliens ont appris à faire face. Ils ont tiré les leçons de la guerre du Golfe en créant en 1992 le commandement du Front intérieur (Pikoud Ha-Oref) ; celui-là même qui publie aujourd’hui les messages de pré-alerte (7 minutes) et d’alerte (1 minute et demie avant l’arrivée du missile, 15 secondes pour une roquette du Hezbollah). La guerre avec l’Iran a été préparée. Les hôpitaux l’ont anticipée en transférant certains services en sous-sol. Tôt le samedi matin de l’attaque, les musées du pays et la Bibliothèque nationale mettaient en moins d’une heure leurs chefs-d’œuvre à l’abri.

Aux premiers hurlements des sirènes, les Israéliens ont adopté une routine de guerre : alerte – abri – peu de dodo. Les jours passant, le stress et la fatigue se font sentir, mais la mécanique reste bien huilée. « Yiehiye beseder » (ça va aller), « bli panika » (pas de panique), « al tidag » (ne t’inquiète pas) reviennent en boucle. La vie doit continuer. Les enfants ont cours sur Zoom, tandis que les adultes jonglent entre bureaux vides et télétravail. Rares sont les sorties. Les distances à pied se calculent en nombre d’abris publics. Celui du sous-sol du centre Dizengoff à Tel Aviv ressemble désormais à une petite ville : lassés de courir aux abris pour ensuite regagner leur appartement sans pièce renforcée, des habitants y ont installé leur tente. Il faut dire que le danger est réel, même si la vingtaine de victimes à déplorer a été prise au piège de frappes directes. Mais il y a aussi les roquettes, les drones et les bombes à sous-munitions qui provoquent des dégâts dévastateurs sur un rayon d’1km. Alors tout le peuple d’Israël fait preuve de discipline. Dans l’abri du quartier on croise des couples de retraités, une mère de famille dont l’époux est en réserve, un groupe d’amis portant kippa, une trentenaire avec son chat en cage, des chiens en laisse que ça agace, l’aide à domicile philippine d’une vieille dame, beaucoup de bambins et le balayeur du coin surpris par l’alerte. Fait rare, en ces heures tragiques, les Israéliens en viennent à troquer leur célèbre houtzpa pour une politesse sobre.

Tripadvisor des abris

Ça riait même et ça chantait dans les abris au début du conflit au moment de célébrer Pourim. Un mois plus tard, avec l’angoisse de passer le Seder de Pessah sous les bombes, le cœur n’est vraiment pas à la fête. Mais pas de quoi décourager les Israéliens pour autant. Les contraintes de la guerre obligent à se réinventer. Les théâtres ont rouvert avec des jauges réduites. Cafés et restaurants précisent sur leur site disposer d’un abri. Dans la start-up nation, on s’adapte avec créativité. Ainsi, Waze affiche désormais l’abri le plus proche. Plus étonnant, une application permet grâce à l’IA de prévoir le meilleur moment pour prendre sa douche sans être interrompu par une alerte, shampooing sur la tête. On trouve une appli de rencontre dans les bunkers « car même sous le feu, l’amour continue » et une sorte de Tripadvisor des abris avec des avis tout en dérision : « 10/10, chaudement recommandé », « meilleure expérience de la guerre », « Bon accueil, ambiance sympa, je reviendrai ! »

En temps de guerre, l’humour israélien est une arme de destruction massive. Deux Tel-Aviviens ont fait une vidéo à l’adresse des mollahs où ils encensent la gare centrale de Tel-Aviv (bien connue des Israéliens pour être le pire endroit du pays) et les supplient de ne surtout pas frapper ce haut-lieu stratégique qui dissimule des stocks de missiles ! Les émissions satiriques ne sont pas en reste. Eretz Nehederet sur la chaîne 12 dépeint la lutte des classes avec des châtelains dans le luxe de leur abri quand des gueux façon Jacquouille la Fripouille doivent se contenter de la paillasse des abris publics. La réalité dépasse la fiction : Netanyahou jouit d’un abri antiatomique à Jérusalem dans la maison prêtée par un ami milliardaire et son épouse Sara s’est envolée en pleine guerre pour Miami au « sommet des First Ladies » en lieu et place de Michal Herzog. La célèbre émission Zeou Ze sur la chaîne publique 11 écorne le triomphalisme du gouvernement : « Il y a plus d’alertes », s’inquiète un homme. « C’est la preuve que l’ennemi s’affaiblit ! », lui rétorque un autre. « – Il y a aussi plus de cibles… – La preuve que l’ennemi s’affaiblit ! Et plus de dégâts… – Evidemment, l’ennemi s’affaiblit ! »

Cependant, rarement opération n’a été si populaire : 93% des Juifs israéliens soutenaient la poursuite de la guerre contre l’Iran début mars et ils étaient toujours 78% après 27 jours de conflit selon deux sondages de l’Israel Democracy Institute. Pour eux, c’est une guerre juste et existentielle. La cruauté du régime islamique et les salves quotidiennes de missiles leur donnent raison. L’imaginer accéder à la bombe fait froid dans le dos. « J’essaie d’ignorer que les buts de guerre de Trump et Netanyahu ne sont pas clairs », nous dit Natalie, d’origine américaine. « S’il y a aujourd’hui l’opportunité de détruire le régime iranien, il faut le faire. » Au siège du KKL, à Jérusalem, l’opération Rugissement du lion s’inscrit sur les murs dans un jeu de lumière avec des F-15, l’étoile de David et un lion rugissant comme celui de la Metro-Goldwyn-Mayer. Ce patriotisme n’est pas feint. Des milliers d’Israéliens bloqués à l’étranger ont remué ciel et terre pour rentrer au pays, certains pour rejoindre l’armée. Betty, dont le fils étudie à Harvard, s’est opposée à son retour. « Il est grand et n’écoute plus sa mère », soupire-t-elle. « Mais je comprends, ce qui se passe ici est trop profond. »

Debout mais épuisés

Contre toute attente, Netanyahou ne capitalise pas sur la guerre et cherche désormais à éviter des élections anticipées. Preuve que les récits de « victoire totale » ne portent plus quand, après des semaines de campagne, le régime iranien est toujours en place. Preuve aussi que les Israéliens savent raison garder et ne lui pardonnent ni la faillite ayant conduit au 7-Octobre, ni ses tentatives d’obtenir une grâce présidentielle dans son procès pour corruption, ni son clientélisme qui permet aux ultra-orthodoxes d’échapper à la conscription malgré l’avertissement du chef d’état-major : « Tsahal va s’effondrer !» Pour l’instant les Israéliens restent debout, même épuisés par une guerre sans fin, après 78.109 messages d’alerte en un mois. Au milieu de l’une d’elles, le 26 mars, un nouveau-né a été transporté d’urgence dans un abri public où des secouristes lui ont prodigué les premiers gestes postnataux, notamment la coupe du cordon ombilical. Une lueur d’espoir dans la guerre.

Écrit par : Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris
Frédérique Schillo

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