Censée marquer l’acmé de leur relation bilatérale, la guerre en Iran signe au contraire un moment de bascule historique pour la position d’Israël aux Etats-Unis. Avec des conséquences potentiellement catastrophiques sur le long terme.
Jamais Israël n’avait poussé si loin la coopération avec l’un de ses alliés. La guerre conduite en Iran aux côtés des Américains lui accorde une place inédite dans l’histoire. Il faut en effet remonter à 1956 et l’opération de Suez pour retrouver pareille opération interarmées. Encore parlait-on à l’époque d’une « collusion franco-israélienne » menée sous le coup du secret à laquelle les Britanniques s’étaient joints à contrecœur et qui avait volé en éclats au premier coup de pression d’Eisenhower. Cette fois, les Israéliens sont non seulement associés à la première Puissance mondiale, mais ils interviennent avec elle dans une opération militaire conjointe en position d’égalité. De ce point de vue, la guerre en Iran marque bien l’acmé de leur relation bilatérale. Elle est l’aboutissement d’une longue évolution durant laquelle Israël a troqué le statut de protégé du géant américain pour celui du junior partner et enfin d’allié à part entière. C’est pourtant aussi précisément le moment où la position d’Israël aux Etats-Unis est en train de basculer.
L’alliance militaire remise en question
Personne ne songerait à questionner les liens en matière de coopération technologique et d’échanges de renseignements qui profitent aujourd’hui autant à Jérusalem qu’à Washington. Cependant, vu la démonstration de puissance réalisée par Israël depuis le 7-Octobre sur de nombreux théâtres du Moyen-Orient, beaucoup d’Américains s’interrogent sur la pertinence du soutien accordé à l’armée israélienne depuis 50 ans. Une aide colossale qui s’élève à près de quatre milliards d’euros par an.
D’autres, affligés par la tournure prise par la guerre en Iran en viennent à accuser Netanyahou d’avoir forcé la main de Trump. Le procès est vieux comme peuvent l’être les clichés antisémites : le chef de la superpuissance américaine, par excès d’incompétence, de naïveté ou de faiblesse, agirait sous l’influence des responsables de l’Etat juif, décidément seuls vrais maîtres du monde. Les soupçons seraient étayés à l’en croire des journalistes du New York Times, qui révèlent comment, le 11 février lors d’une réunion à la Maison-Blanche, Netanyahou accompagné du directeur du Mossad a arraché en une heure la décision de Trump d’entrer en guerre. « Ça me paraît bien », aurait-il lâché en dépit des doutes exprimés par la CIA et du refus initial du vice-président J.D. Vance. Cependant, cette théorie fait fi des pressions exercées par d’autres leaders comme le prince héritier saoudien pour achever le régime des mollahs. Surtout, c’est oublier la fermeté de Trump sur le dossier nucléaire iranien. Depuis son ordre donné pour éliminer le général Soleimani en 2020, en passant par celui de bombarder des sites nucléaires iraniens en 2025 jusqu’à l’arrêt brutal de la guerre des Douze jours, annoncé sans en avertir Israël, Trump a prouvé qu’il était bien seul décideur.
Au final, le reproche fait à Netanyahou cache surtout la frustration des Américains, en particulier du camp démocrate, face à un président qui les écarte de décisions cruciales. Trump, il est vrai, est entré en guerre sans soutien bipartisan ni autorisation du Congrès. « Il y a été entraîné par Bibi Netanyahou, il a engagé le pays dans une guerre dont le peuple américain ne veut pas, mettant en danger les militaires américains », fulmine sa rivale malheureuse Kamala Harris.
Rupture consommée avec le Parti démocrate
Le peu de soutien qu’il restait à Israël chez les démocrates est en train de disparaître. Un sondage publié par CNN le 15 avril en mesure l’effondrement : alors que les non libéraux exprimaient un taux de sympathie pour Israël avec un avantage de 3 points en 2022, la tendance s’est inversée avec un résultat négatif de 55 points en 2026, soit une chute de 52 points ! Même dégringolade chez les démocrates libéraux puisque le résultat négatif de 26 points passe à moins 74. Le rejet est brutal, toutes générations confondues. Ainsi les démocrates âgés de plus de 50 ans passent d’un soutien positif de 10 points à un résultat négatif de 54 points et les 18-49 ans de 25 points à un résultat négatif de 70 points. Un basculement dramatique, attribué à la guerre sans fin dans laquelle Israël semble embarqué depuis 2023. « Le fossé s’est creusé en 2015 lorsque Netanyahou est venu faire un discours devant le Congrès américain sans en avertir le président Obama avec pour objectif de faire échec aux négociations sur le nucléaire iranien », nous explique Eli Kowaz, analyste du Moyen-Orient. « Il s’est depuis élargi avec les images de la guerre à Gaza », constate ce spécialiste des relations israélo-américaines venant de l’Israel Policy Forum. Et de rappeler que dès février 2026 l’institut Gallup signalait un tournant historique dans l’opinion : pour la première fois, les Américains déclaraient être plus proches des Palestiniens (46%) que des Israéliens (28%). Au Parti démocrate, travaillé par une frange woke anticoloniale et antisioniste, pour ne pas dire antisémite, active notamment sur les campus, l’écart est plus lourd : 65% contre 17%.
Représentatives de cette tendance, de nouvelles figures démocrates émergent. Le très pro-palestinien maire de New-York Zohran Mamdani et le candidat au Sénat dans le Michigan Abdul El-Sayed éclipsent le vieux sénateur Bernie Sanders et les égéries du « Squad » autour d’Alexandria Ocasio-Cortez à la Chambre des représentants. Plus surprenant, un progressiste comme l’ancien maire de Chicago Rahm Emanuel, d’origine juive, dont le père est né à Jérusalem et qui fut civil volontaire pendant la guerre du Golfe, en vient à plaider sur HBO Max – en plein conflit en Iran – pour la suppression de l’aide militaire à Israël : « J’étais dans la pièce quand l’aide la plus importante du président Obama a été donnée. Nous avons financé le dôme de fer. Mais les jours où les contribuables subventionnent Israël sont terminés. Plus d’aide financière ! » De quoi faire enrager l’avocat Alan Dershowitz : « On ne peut nier que l’aile gauche et anti-israélienne du Parti démocrate, qui était à la marge, est devenue le courant dominant », déplore-t-il. Après 60 ans d’engagement démocrate, il annonce rejoindre les Républicains.
Les jeunes générations perdues pour Israël ?
Dershowitz illustre bien la rupture théorisée en 2021 par le conseiller de Netanyahou, Ron Dermer : le Parti démocrate a beau être celui des Américains juifs, son évolution est telle qu’il vaut mieux pour Israël concentrer ses efforts sur les Républicains. Problème : aujourd’hui l’Etat juif fait presque l’unanimité contre lui. Un sondage du Pew Reasearch Center publié en avril révèle que le soutien s’effondre partout, y compris au Parti républicain (moins 22 points) et parmi les évangéliques blancs même s’il reste élevé à 65% (moins 15 points). Là encore, la guerre à Gaza a bouleversé les esprits. Quant à l’intervention en Iran, bien que placée dans la continuité bien comprise de la politique pro-israélienne de Trump, après le retrait du JCPOA, le transfert de l’ambassade à Jérusalem et la reconnaissance de l’annexion du Golan, elle divise aussi. « Un nombre croissant d’électeurs du Parti républicain s’y opposent par isolationnisme. Ils tournent le dos à Trump, et donc à Netanyahou », note Eli Kowaz.
Le plus inquiétant est d’observer le décrochage générationnel. Car si 58% des Républicains de plus de 50 ans gardent une opinion favorable sur Israël, ils sont 57% des 18-49 ans à en avoir désormais une opinion défavorable, soit un bond de 7 points en seulement un an. Avec les jeunes démocrates, cela représente une génération entière extraordinairement critique à l’égard d’Israël. « Il ne faut pas oublier que les conservateurs ont aussi leurs extrémistes », pointe Eli Kowacs. « Les jeunes évangéliques s’informent sur TikTok et dans des podcasts comme celui de Nick Fuentes dont les théorie suprémacistes, conspirationnistes et antisémites font fureur. » Plus généralement, l’analyste relève que républicains ou démocrates, les jeunes appartiennent à une génération qui n’a connu d’Israël qu’une seule image : « Netanyahou est à Israël ce que Poutine est à la Russie ; une figure intemporelle, très clivante et toujours liée à la guerre à tel point que certains les dépeignent comme deux criminels de guerre. »
La chute vertigineuse d’Israël dans l’opinion risque d’avoir de graves conséquences à court et moyen terme. Déjà, le 16 avril, 40 des 47 sénateurs démocrates ont voté contre la vente de bulldozers militarisés à Israël et 36 ont soutenu le blocage de ventes d’armes ; deux résolutions finalement rejetées. Mais le Parti démocrate donné gagnant aux élections de midterms pourrait prendre le contrôle du Sénat et, par ailleurs, des voix critiques comme Rahm Emmanuel sont pressenties pour la présidentielle de 2028, où il sera question de l’aide militaire. Anticipant son arrêt, Netanyahou parle du besoin pour Israël de « se sevrer » afin d’atteindre l’indépendance stratégique. A long terme, avec des jeunes Américains aujourd’hui hostiles à Israël c’est l’ensemble de la relation bilatérale qui pourrait en pâtir. On aurait tort cependant de l’enterrer déjà, nous dit Eli Kowacs. Il est encore temps pour Israël d’améliorer son image en adoptant une posture moins clivante sur la scène américaine, plus constructive au Moyen-Orient qui lui ferait privilégier les voix de la paix et de la normalisation, et plus apaisée sur la scène israélienne où tout changement de leadership sera à lui seul révolutionnaire aux yeux de la jeunesse américaine. En cela, il est permis de rester optimiste pour l’avenir de leur relation spéciale.







