À quoi reconnait-on un véritable écrivain ? À un incipit de cette allure peut-être : « Depuis qu’elle est morte, ma mère est beaucoup plus gentille avec moi. » Laeticia vient de perdre ses parents, et elle vide leur appartement, celui-là même où nous avons passé notre enfance. Au milieu de tous ces objets autrefois familiers, elle découvre un précieux agenda, celui de l’année 1961, qui avait appartenu à sa mère. Laeticia se livre alors à une sorte d’archéologie familiale, plus précisément au sujet de sa mère Judith, laquelle en 1959 s’est embarquée sur le Liberté pour la France, « le pays de la littérature ». Elle vient de l’université Cornell avec une bourse d’études. Ses propres parents sont originaires de Kiev, appartenant alors à l’empire russe, qu’ils ont fui au début du siècle, et ils n’ont rien transmis de leur culture juive à leurs enfants, si bien que Laeticia associe l’allumage des bougies de Hanoucca à Noël plutôt qu’à une fête juive. À Paris, Judith tombe amoureuse d’un Français catholique qui part bientôt pour son service militaire. Et c’est la naissance de Laeticia. Cette dernière vit entre deux mondes, deux cultures. On ne la sent pas vraiment heureuse. Sa mère est occupée à ses travaux de traductions et à recevoir ses amis, des intellectuels américains de passage à Paris. L’enfance de Laeticia fut vouée à l’ennui. Quand vint l’adolescence, le manque de chaleur et d’affection de sa mère redoubla, et bientôt elle fit preuve de quasi-sadisme à l’égard de sa fille, réduite à pleurer dans sa chambre, écrasée, maltraitée par Judith.

L’agenda retrouvé de Judith amoureuse, datant de 1961, l’année de ses vingt-trois ans et de la conception de Laeticia, va-t-il enfin nous apprendre pourquoi cette mère apparait-elle sous les traits d’une « femme méchante » qu’on n’aimerait pas avoir comme mère ni même comme amie ? Nul happy-end ici. Mais une sorte de compréhension finale, malgré tout, par la vertu d’une écriture sincère et lucide.






