À l’heure où défiance, complotisme et fantasmes antisémites prospèrent, le journaliste Patrick Cohen démonte les rouages de la désinformation scientifique dans Les Mystificateurs. À quand un vaccin contre les gourous de la science ? (Éditions Flammarion).
Au printemps 2020, en plein crise du Covid, Didier Raoult fait irruption sur la scène médiatique. Volubile et charismatique, il affirme à qui veut l’entendre avoir trouvé un moyen rapide et efficace pour soigner le virus et enrayer sa propagation. À l’époque, le buzz s’était étiré en longueur au point de devenir un fait politique majeur. Raoult, virologue aux allures de curieux druide sudiste, en est persuadé : l’hydroxychloroquine constitue la solution miracle, « à tel point qu’il est inutile de perdre un temps précieux à vouloir le démontrer par une étude approfondie », se souvient Patrick Cohen en préambule de son nouveau livre, Les Mystificateurs. On connait la suite. « Sans compter les moyens et l’énergie engagés, quatre ans et demi pour que Didier Raoult soit définitivement désavoué, avec la rétractation de son étude fondatrice par l’éditeur qui l’avait publiée. Un retrait tardif, dont les conclusions accablantes ne faisaient que répéter ce que tous les scientifiques sachant lire une étude disaient dès sa parution : méthodologie douteuse, manipulation de données, échantillon minuscule de vingt-six patients ». L’épisode a durablement marqué l’opinion publique. Il résume à lui seul le pouvoir que prennent ponctuellement quelques gourous de la science surfant sur le vent de la défiance diffusant partout théories du complot et autres fake news.
Dans son essai, le journaliste Patrick Cohen raconte cinq de ces moments où la science vacille moins par ses résultats que par la manière dont elle est attaquée, brouillée, instrumentalisée. Du climato-scepticisme de Claude Allègre à l’affaire de la cicolosporine, de l’illusion poétique de la « mémoire de l’eau » à l’enfumage d’Andrew Wakefield, l’homme qui a fait croire à un prétendu lien entre vaccination et autisme, certaines constantes existent. A commencer par une contestation dommageable de la parole scientifique, l’apparition d’égos surdimensionnés désireux de prendre toute la lumière et une primauté donnée au spectacle plutôt qu’à l’information scrupuleusement vérifiée. A l’ère du tout-image, de manière répétée, l’approximation se donne ainsi des airs de vérité et nourrit un doute accusateur vis-à-vis des institutions et des élites. Sans surprise, les dégâts sont considérables pour nos démocraties.
Accusations antisémites ancestrales
Autre constante : derrière ces irruptions de doute se cache presque toujours le retour d’accusations antisémites ancestrales. Dès lors, vaccination infantile et sang contaminé deviennent les resucées modernes des puits empoisonnés et autres accusations de crime rituel… Dans une langue claire et précise, Cohen vient rappeler qu’au cours d’une crise sanitaire, le faux n’est pas seulement une opinion, il devient un facteur de risque. A ce propos, dès avril 2020, l’observatoire Conspiracy Watch fondé par Rudy Reichstadt documentait le retour du vieux fantasme du « Juif empoisonneur », recyclé dans le vocabulaire du coronavirus et des thèses sur les « sionistes » ou les « puissances occultes ». « Tout au long de l’histoire, lit-on, durant des périodes et sur des zones immenses, les antisémites ont réussi à mettre sur le dos des Juifs leurs problèmes politiques et sociaux, les associant aux guerres, aux crises économiques, aux épidémies et aux crimes, utilisant des discours de toute nature, de gauche ou de droite, à caractère religieux ou pas. Aujourd’hui, les stéréotypes antisémites traditionnels sont réactualisés par les islamistes et les suprémacistes blancs qui reprochent aux Juifs d’être derrière le coronavirus ».
Quelques années plus tard, au-delà des affaires scientifiques et médicales, on lira Les Mystificateurs comme une fascinante anthropologie du soupçon. La méfiance envers les vaccins, la négation du réchauffement climatique ou encore l’obsession pour les pseudo-sciences ne sont pas des phénomènes séparés. Bien au contraire, ils se fédèrent, se renforcent et se financent les uns les autres. Agrégés, ils relèvent d’un même imaginaire où l’expertise est disqualifiée, où la complexité est vécue comme une manipulation, où la minorité éclairée est vilipendée parce qu’elle dérange le confort des récits simples. « Au Moyen-Age, j’aurais été brulée comme une sorcière » a dit un jour l’ancienne ministre française de la santé Agnes Buzyn…

Aujourd’hui encore, en offrant une explication totale, donc séduisante, à un monde jugé insupportablement complexe, l’antisémitisme continue de jouer le rôle de mythe de secours. Dans cette époque saturée de récits toxiques, d’essais en chroniques, Patrick Cohen construit une œuvre précieuse : il démonte méthodiquement la fabrique du faux.






