Il est déprimant de consacrer le premier bloc-notes de l’année à un tel thème, mais comment y échapper ? Le monde que nous habitons marche à reculons. Le cycle inauguré par la défaite du nazisme est définitivement clos. Un ordre international certes imparfait, comme le sont toutes choses humaines, s’effondre sous nos yeux sous les coups de boutoir de grands prédateurs qui se moquent comme d’une guigne des traités, lois et convenances.
Trump, prédateur en chef
Donald Trump est en train d’écrire une dystopie à deux volets, intérieur et extérieur, où au démantèlement de la démocratie américaine répond la destruction de l’ordre international. Lors de son premier mandat, en 2019, il affirmait qu’en vertu de l’article 2 de la Constitution, tel du mois qu’il l’interprétait, il avait « le droit de faire tout ce qu'(il) voulait ». A l’époque, cela paraissait très exagéré ; l’énergumène était encore entouré de gens sensés qui lui servaient de garde-fous. Revenu au pouvoir, il a pris soin de s’en débarrasser. Caligula avait fait consul un seul cheval, lui a rempli son administration de tout une écurie. Il est étonnant de voir à quelle vitesse il casse les ressorts de la plus vieille démocratie de la planète. Des hommes masqués et lourdement armés dans les rues des grandes villes qui ont la malchance d’être gouvernées par des administrations démocrates, les grands corps de l’Etat soumis à ses caprices et à ses besoins, le département de la justice transformé en outil de sa vengeance personnelle contre ses adversaires politiques, l’assaut contre les universités, la presse, les institutions culturelles… qui aurait pu imaginer cela, et bien d’autres choses encore, des le pays de Jefferson, de Lincoln et de Roosevelt ?
A l’international, la « nation indispensable » (Madeleine Albright), fondatrice et pilier de l’ordre international né des ruines de la Seconde Guerre mondiale, a muté rapidement en nation prédatrice. Oubliée la soft power de sa culture, de l’éclat de ses universités incomparables, de l’assistance offerte aux peuples démunis (Usaid) et/ou soumis à des régimes autoritaires. Oubliée, surtout, l’alliance des démocraties forgées dans les combats de deux guerres mondiales. Désormais, les alliés sont traités en adversaires, leur lot est le mépris, les droits de douane punitifs, et, comme le proclame sans ambages la National Security Strategy de novembre 2025, la promotion active des « partis patriotiques », autrement dit d’extrême droite.
Le Groenland comme exemple et symbole
La clé de voûte de l’ordre international d’antan était l’Organisation atlantique, une affaire imparfaite, elle aussi, mais qui, outre sa puissance sans pareille dans l’Histoire, avait le mérite de reposer sur des valeurs partagées et un ensemble de règles librement consenties. Or, l’Alliance atlantique est en capilotade. En novembre 2019, Emmanuel Macron faisait scandale en constatant, dans une interview à The Economist, que l’OTAN était en état de « mort cérébrale ». Aujourd’hui, elle est menacée de mort tout court par la grâce du Père Ubu qui occupe la Maison Blanche. Ce personnage, dont la boursouflure et l’absence de surmoi n’ont d’égale que la confusion intellectuelle, s’est mis en tête de s’emparer du Groenland, si besoin par la force. Que ce territoire relève de la souveraineté d’un membre de l’alliance dont les Etats-Unis sont les créateurs, les dirigeants et les garants, et qu’un coup de force contre cet allié signifie ipso facto la fin de l’alliance, voilà qui n’est point de nature à le troubler. Mais pourquoi y tient-il tellement au fait ? Oubliez les menaces russes ou chinoises, les richesses minières tapies sous le sol de la grande île, la perspective de nouvelles voies maritimes libérées par la fonte des glaces, rien de tout cela qui ne puisse être paré ou obtenu par les traités et la coopération. Trump veut le Groenland comme il veut le Canada, ou le Panama, ou Gaza, par jouissance du pouvoir sans borne, de la gloire et, surtout, de la possession : « Pourquoi ne l’avons-nous pas ? », s’est-il interrogé après son premier mandat devant deux journalistes américains. « Je viens de l’immobilier : quand je vois un bon emplacement, une occasion en or pour le projet que je développe, je me dis tout simplement que je dois absolument l’acquérir. Au fond, ce n’est pas différent… Ce n’est rien d’autre qu’une opération immobilière, seulement à une échelle beaucoup plus vaste. » La loi internationale, la volonté des peuples, les traités ? Billevesées. « La seule chose qui puisse limiter mon pouvoir, explique-t-il le 7 janvier au New York Times, c’est ma propre moralité, mon propre esprit. Et c’est très bien ainsi. Je n’ai pas besoin du droit international. »
Ce n’est pas tout à fait vrai. L’opinion publique américaine n’a pas apprécié cette histoire insensée, l’Europe s’est rebiffée et Trump a dû remiser l’opération immobilière arctique. Du moins dans l’immédiat. Face aux brutes, la faiblesse n’est pas une option. Les Européens redécouvrent cette vieille loi de l’histoire, dans la douleur.
Netanyahou, émule et victime potentielle
Il est naturel que Trump soit populaire en Israël, puisque nous suivons la même trajectoire régressive que son pays. D’ailleurs, Netanyahou ne l’a pas attendu pour démolir une à une les institutions, il l’a devancé – pour essayer du moins, car la démocratie israélienne se montre pour l’heure plus résiliante que sa grande soeur américaine. Pas plus qu’il ne l’a attendu pour montrer qu’il n’avait rien à faire du droit international. Ce que Trump lui a offert, et cela dès son premier mandat, c’est la caution et, apparemment, le soutien inconditionnel de l’Amérique. Mais il devrait se méfier. Trump est un ami versatile, imprévisible et dépourvu de sentiments, sinon ceux qu’il éprouve envers soi-même. Comme je lai déjà noté dans ces colonnes, sa manière brutalement transactionnelle d’envisager les rapports de force internationaux, le fait qu’il est le seul naître à bord à Washington, ainsi que le nouvel alignement des intérêts dans la région, privent Netanyahou de toute marge de manœuvre. Pour un homme qui confond avec délice intérêts public et privé, les monarchies du Golfe pèsent infiniment plus que le vassal de Jérusalem. Avoir rabaissé son pays au rang de protectorat américain a un coût : passer sous les fourches caudines du protecteur. C’est ainsi que Trump a réussi là où Biden a lamentablement échoué : mettre un terme à la guerre de Gaza, alors même qu’aucun des buts de guerre martelés deux ans durant par Netanyahou n’ait été atteint. En guise de « victoire totale », un « plan de paix » concocté par le satrape de la Maison Blanche laisse le Hamas en place, maître de la moitié du territoire et se renforçant tous les jours, et l’Autorité palestinienne est remise en selle. « Ni Hamastan ni Fatahstan », proclamait « Bibi ». Eh bien, on a les deux.
Nous reparlerons le moment venu de ce plan de paix biscornu, de l’architecture baroque censée le porter et des projets mirobolants pour Gaza que Jared Kushner a présenté lors du dernier rassemblement aux allures de veillée mortuaire de Davos. Remarquons en attendant que la « méthode Trump », si l’on peut ainsi qualifier ce mélange de chaos, de déclarations à l’emporte-pièce et de projets mal ficelés, a produit au moins deux résultats notables : l’arrêt d’une guerre devenue depuis longtemps une tuerie sans objet, et la libération des otages. En l’occurrence, il n’y en avait sans doute pas de meilleure.
Et demain ?
Demain, on n’en sait rien. Certains s’imaginent revivre les années 1930, d’autres, les années d’avant la Première Guerre mondiale, dont Thomas Mann a décrit l’atmosphère délétère dans son roman magistral La Montagne magique. Peu importe au fond. Quelle que soit l’époque de référence, Gramsci a parfaitement défini la nôtre : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. »







