Regards n°1122

La jeunesse palestinienne après la guerre : entre peur, silence et départ

Rester ou partir. Depuis le 7-Octobre, cette alternative traverse la jeunesse palestinienne citoyenne d’Israël. Entre le désir de quitter un pays devenu étouffant et celui de rester pour y faire entendre sa voix, une génération cherche sa place, tiraillée entre peur, fatigue et volonté de ne pas disparaître.

À 18 ans, Salma (pseudonyme) est arrivée à Tel Aviv de Nazareth pour ses études. Palestinienne citoyenne d’Israël, elle y a découvert une autre ville, d’autres codes. Elle s’y est fait ses premiers amis juifs, y a découvert son premier emploi, s’y est construite une vie, pas à pas. Dix ans plus tard, à 28 ans, elle s’apprête pourtant à quitter la ville blanche. Le mois prochain, elle s’installera à Haïfa. Depuis la guerre, être palestinienne à Tel Aviv est devenu plus lourd, parfois étouffant. Salma participe moins souvent aux discussions au bureau lors des repas de midi. « Pendant deux ans, la guerre a été le sujet principal des conversations. Quand les gens en parlent, je me plonge dans mon téléphone et ils oublient que je suis là. Mes collègues vont faire des remarques racistes sur les Palestiniens en ma présence comme si c’était naturel ». Pour Salma, cet isolement est devenu difficile à vivre au quotidien : « Il y a très peu de Palestiniens à Tel Aviv, ce n’est pas une ville pour nous ». Haïfa représente une étape intermédiaire, mais son horizon se situe ailleurs. À long terme, elle envisage de quitter le pays : “Je veux chercher du travail à l’étranger, y vivre assez longtemps pour obtenir un autre passeport. J’ai besoin d’un plan de secours. Comme ça dans le pire scénario, je ne serai pas une migrante”.

Pour Salma, le futur des Palestiniens citoyens d’Israël (également appelés Arabes israéliens) n’est plus garanti. Comme elle, ils sont nombreux à être inquiets. Selon une enquête de l’Israel Democracy Institute, depuis le début de la guerre, moins de 60 % d’entre eux souhaitent aujourd’hui rester en Israël, soit une baisse de 20 % par rapport à 2021. Une autre étude, menée en 2024 par l’Université Hébraïque de Jérusalem montre également que 57 % d’entre eux sont pessimistes quant à l’avenir de l’État, soit près du double de la population juive (29 %). Ce pessimisme est nourri par un sentiment d’insécurité très concret : en octobre 2024, 47 % des Palestiniens en Israël déclaraient craindre pour leur vie au moins une fois par semaine. Au-delà des pourcentages, ce sont des trajectoires personnelles qui vacillent. La guerre a renforcé le sentiment d’être en marge, d’avancer dans un pays qui semble se refermer sur eux. Chez beaucoup de jeunes Palestiniens citoyens d’Israël, l’idée de partir prend désormais la forme d’une possibilité concrète.

Une schizophrénie identitaire

Pour de nombreux Palestiniens citoyens d’Israël, la guerre a fait exploser un équilibre déjà précaire, celui d’une identité vécue entre deux univers. C’est par exemple le cas de Yara et Adham (pseudonymes). Tous deux racontent la même nécessité de se scinder pour continuer à vivre. « Je m’identifie comme palestinienne, mais je vis en Israël. Je vis avec ces gens, ce sont mes amis », explique Yara, décrivant une existence devenue impossible à tenir depuis le 7-Octobre. Étudiante en médecine, avant la guerre, ses meilleurs amis étaient juifs, rencontrés à l’université ou à l’hôpital. Aujourd’hui, elle parle d’un silence imposé, d’une autocensure permanente : « Je ne peux plus partager ma vérité. Si tu es honnête sur qui tu es, tu es foutue ». Adham, doctorant en mathématiques à l’Université de Tel Aviv, décrit le même réflexe de retrait. Peu politisé avant la guerre, il a appris à se taire, par peur d’être catalogué ou mis en danger : « Pendant la guerre, il était presque impossible de dire que cette dernière devait s’arrêter ». Tous deux évoquent une dissociation quotidienne : penser une chose, en dire une autre, se rendre invisible pour survivre. « Je vis dans ces deux univers, mais je ne suis vraiment ni ici, ni là-bas », résume Yara.

Pour Adham, un épisode cristallise ce malaise. Il raconte avoir été un des rares israéliens à avoir signé une pétition intitulée Mathematicians Against the Genocide in Gaza. Quelques mois plus tard, face à une contre-pétition pour la poursuite de la guerre diffusée par l’Université de Tel Aviv, Adham décide de retirer son nom de la pétition initiale par peur des conséquences. « Les gens devraient avoir plus peur du fait que j’ai dû retirer ma signature que du fait que je l’ai mise ». Ni totalement intégrés, ni pleinement extérieurs, ces étudiants décrivent une même fatigue d’exister dans un pays où leur présence est tolérée à condition de rester silencieux. Une schizophrénie identitaire qui ne relève plus du choix, mais de la nécessité. Pour Yara, cette fracture est profondément intime. Elle dépasse la politique et laisse un sentiment durable de non-appartenance : « Je n’ai plus l’impression d’appartenir à cet endroit. Quelque chose s’est cassé, et je ne pense pas que ça puisse être réparé dans notre génération ». Adham et Yara affirment tous deux être à la recherche d’opportunités professionnelles à l’étranger, convaincus que leur avenir pourrait bien se jouer loin d’Israël.

Quitter Israël pour se protéger

Youssef (pseudonyme) a passé le pas. Ancien employé chez Microsoft, il a déménagé à Paris peu après la signature du cessez-le-feu à Gaza, fuyant Israël. « Parce que je suis Palestinien, j’avais l’impression d’être une cible. J’évitais de prendre les transports en commun pour me rendre au travail. Les trains sont pleins de personnes armées ». Ce sentiment d’insécurité ne s’arrêtait pas aux déplacements quotidiens. Pour Youssef, il s’étendait jusque dans les espaces supposés être les plus protecteurs : les universités. « Ce qui m’a fait le plus peur, c’est l’arrestation massive par la police d’étudiants palestiniens sur les campus, notamment pour des publications en ligne. Je me souviens que j’étais très préoccupé par ce que je likais ou pas sur les réseaux sociaux ».

Dans les semaines qui ont suivi le 7-Octobre, plusieurs centaines d’étudiants palestiniens ont été visés par des enquêtes disciplinaires pour ce qu’ils avaient publié sur internet. Des mesures qui ont créé un climat d’inquiétude sur les campus. Une enquête de l’Arab Student Movements Union parue en décembre 2024 révèle que 87 % des étudiants arabes disent s’être sentis surveillés sur leurs campus, et 61 % déclarent avoir envisagé d’interrompre leurs études depuis le début de la guerre à cause de « l’environnement hostile ». Un sentiment directement décrit par Youssef : « Je ne me sentais plus en sécurité. J’avais l’impression qu’une parole mal placée pouvait vous valoir d’être traîné hors de chez vous ».

Rester et faire valoir sa voix

À contre-courant de ceux qui envisagent le départ, Ibrahim Abu Ahmad incarne une autre réponse à l’asphyxie vécue par de nombreux Palestiniens citoyens d’Israël depuis le 7-Octobre : rester et parler. Depuis plusieurs années, il sillonne les écoles, les associations et d’autres institutions. Il y raconte ce que cela veut dire d’être Palestinien en Israël, de naviguer entre deux appartenances, deux langues, deux récits. Pour lui, cette position n’est pas un fardeau mais une responsabilité : « Nous sommes les seuls à appartenir aux deux mondes », dit-il. Les seuls à pouvoir comprendre simultanément la douleur juive et la douleur palestinienne, à voir les fractures internes d’Israël comme celles du peuple auquel ils appartiennent. Là où beaucoup ressentent cette double identité comme un piège, Ibrahim y voit une opportunité : « Nous tenons une clé du conflit. Si la confiance se délite entre Tel Aviv et Nazareth, comment pourrait-elle exister à travers une frontière ? »

Depuis le début de la guerre, il a élargi son engagement à un public international en ligne. Non par choix stratégique, mais par urgence. Le 7 octobre au soir, dit-il, il a compris qu’il ne pouvait plus se taire. Avec sa cofondatrice, Amira Mohammed, il fonde alors le podcast Unapologetic : The Third Narrative (Sans complexe : le troisième narratif). Ils y exposent le narratif des Palestiniens citoyens d’Israël, qui vivent dans l’entre-deux et peuvent, précisément pour cette raison, servir de passerelle entre les deux peuples. Ses premières prises de parole, en anglais, répondaient à un monde polarisé où l’on « voulait effacer Gaza ou effacer le 7-Octobre » Il a ensuite commencé à s’adresser directement aux Israéliens juifs, en hébreu, pour expliquer ce qu’est l’identité palestinienne : non pas une

menace, mais une réalité vécue. Cela implique parfois de commencer par la douleur partagée plutôt que par les revendications politiques. Lors d’une conférence, le simple mot « occupation » a suffi à braquer la salle. Il a depuis inversé l’ordre de ses présentations, racontant d’abord comment il avait passé des heures à chercher sur Telegram des proches disparus le 7-Octobre, utilisant la douleur partagée comme pont entre les discours. « Je voulais leur montrer que je ne suis pas extérieur à leur souffrance », explique-t-il.

Son travail lui attire parfois des critiques, mais aussi une reconnaissance nouvelle. Dans la rue, des jeunes Palestiniens citoyens d’Israël le remercient de les faire exister publiquement, de dire ce qu’ils n’osent plus formuler. Ibrahim comprend cette difficulté, de la même manière qu’il comprend ceux qui partent : « Personne ne peut juger ceux qui fuient la criminalité du secteur arabe, la peur ou la marginalisation ». Pour autant, il rappelle aussi que disparaître, c’est risquer d’accentuer l’invisibilité d’une communauté de deux millions de personnes. Pour lui, rester n’a rien d’un héroïsme abstrait. C’est un choix pratique : ouvrir des espaces où Juifs et Palestiniens d’Israël peuvent se voir autrement que comme des menaces. « Les Juifs israéliens ne vont nulle part. Nous n’allons nulle part. La seule chose que nous devons comprendre, c’est comment vivre sur cette terre afin que les gens puissent vivre dans la dignité, la prospérité et la sécurité ».

Écrit par : Jérémie Renous

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