Regards n°1122

Les Juifs du Venezuela face à l’incertitude politique

Au Venezuela, où le gouvernement tient depuis plus de deux décennies une posture résolument hostile à Israël, la petite communauté juive locale observe attentivement le pays entrer dans une période d’incertitude politique tout en nourrissant sans illusion des espoirs de démocratie et de stabilité.

Le Venezuela abritait autrefois l’une des communautés juives les plus dynamiques d’Amérique latine. Après la Shoah, une génération de Juifs d’Europe orientale y trouva refuge, à une époque où de nombreux pays continuaient de leur fermer leurs portes. Cette tradition d’accueil ne se limitait pas à l’hospitalité accordée aux rescapés du génocide : elle s’inscrivait dans une relation plus large entre le Venezuela et le peuple juif, notamment à travers ses liens avec l’État d’Israël. En novembre 1947, le Venezuela vota en faveur du plan de partage de la Palestine mandataire, ouvrant la voie à la création de l’État d’Israël. Pour la communauté juive vénézuélienne, ce vote constitua longtemps une source de fierté et une affirmation claire de son appartenance à la nation. Pendant des décennies, Caracas et Jérusalem entretenaient des relations diplomatiques stables et mutuellement bénéfiques. En 1961, les deux pays signèrent notamment un accord de coopération technique agricole destiné à accompagner la modernisation du monde rural vénézuélien.

Les échanges de haut niveau entre responsables politiques étaient fréquents. En janvier 1995, Shimon Peres, alors ministre des Affaires étrangères du gouvernement Rabin, rencontra les dirigeants des institutions communautaires juives de Caracas lors d’une visite d’État. Cet événement illustrait la normalité et la sécurité de la vie juive au Venezuela à cette époque. Un contraste saisissant avec le climat de peur et d’isolement qui s’installerait quelques années plus tard.

Sous la présidence d’Hugo Chávez, les relations avec Israël se dégradèrent progressivement. Cette évolution fut nourrie par la rhétorique anti-impérialiste d’« El Comandante » et par son alignement stratégique sur des États arabes pour lesquels l’opposition à Israël constituait un marqueur politique central. Les relations diplomatiques entre les deux pays furent officiellement rompues en 2009, à l’occasion du conflit entre Israël et le Hamas, connu sous le nom d’opération Plomb durci.

L’antisionisme affiché de Chávez et Maduro

Parallèlement, des liens stratégiques se renforcèrent entre le Venezuela, l’Iran et des organisations ayant explicitement juré la destruction d’Israël. La présence du Hezbollah en Amérique latine — et notamment au Venezuela — est évoquée depuis des années par de nombreux observateurs. La République bolivarienne, d’abord sous Chávez puis sous Nicolás Maduro, entretint des relations étroites avec Téhéran, lui offrant couverture diplomatique, coopération économique et solidarité politique. L’antisionisme affiché par les dirigeants vénézuéliens s’inscrit ainsi dans un contexte idéologique plus large, où l’opposition à Israël est présentée, dans une partie du Sud global, comme une lutte contre l’ordre mondial impérialiste.

Ces choix de politique étrangère entraînèrent des répercussions lourdes pour les Juifs du Venezuela. Il ne s’agissait pas seulement d’un réalignement diplomatique, mais de l’installation progressive d’un climat politique dans lequel les Juifs vénézuéliens se sentirent de plus en plus exposés. Cette vulnérabilité atteignit un sommet dramatique en 2009, lorsque des assaillants armés profanèrent une synagogue de Caracas, saccageant les lieux, détruisant des objets religieux et couvrant les murs de menaces et de slogans antisémites. Loin d’être un acte isolé, cette attaque apparaissait comme un message d’intimidation adressé à une communauté déjà convaincue d’être abandonnée par l’État. En 2010, à la suite de l’arraisonnement de la Flottille de la liberté pour Gaza par l’armée israélienne, Hugo Chávez franchit un nouveau seuil en déclarant à la télévision nationale : « Maldito sea el Estado de Israel » (« maudit soit l’État d’Israël »).

À son arrivée au pouvoir en 2013, Nicolás Maduro ne rompit pas avec cette ligne ; il l’intensifia. Sous sa présidence, l’antisionisme officiel déboucha régulièrement sur un antisémitisme explicite, tant dans les discours que dans les actes. Évoquant récemment la guerre menée par Israël à Gaza, Maduro qualifia les Israéliens « d’étrangers venus de Pologne », réactivant des stéréotypes anciens sur l’authenticité, l’appartenance et la conspiration, traditionnellement utilisés pour délégitimer les Juifs et l’État d’Israël. Après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023, le régime reprit immédiatement des accusations de génocide, allant jusqu’à comparer Israël à l’Allemagne nazie.

Les conséquences de cette rhétorique se firent sentir dans tout le pays. Les synagogues et les institutions juives furent régulièrement vandalisées et recouvertes de slogans haineux. Les cibles n’étaient pas des diplomates israéliens — il n’y en avait plus — mais bien des citoyens juifs vénézuéliens. Si les incidents antisémites ont fortement augmenté dans les démocraties occidentales depuis le 7-Octobre, la situation est apparue d’autant plus préoccupante au Venezuela, pays gouverné par un régime autoritaire qui ne distingue jamais clairement entre Juifs et Israéliens.

Dans ce contexte, la communauté juive a progressivement appris à vivre prudemment dans la discrétion, cherchant à préserver son identité tout en minimisant sa visibilité. Chaque rassemblement, chaque prise de parole est pesée et soupesée à l’aune de la sécurité. La majorité des Juifs vénézuéliens ont toutefois choisi l’exil, rejoignant la vague de plus de huit millions de migrants — près de 20 % de la population — ayant quitté le pays. Aujourd’hui, on estime qu’il ne reste plus que 3.000 à 5.000 Juifs au Venezuela, alors que la communauté juive comptait 25.000 membres à son apogée au début des années 1990.

Cet exode va-t-il s’inverser à la suite de la destitution forcée de Nicolás Maduro par les États-Unis ? Il est encore trop tôt pour le dire. Deux décennies d’hostilité institutionnalisée ont laissé des cicatrices profondes, et les premiers signaux de la période actuelle n’incitent guère à l’optimisme. Dans ses premières interventions télévisées, la présidente par intérim Delcy Rodríguez, ancienne numéro deux du régime, a affirmé que l’arrestation de Maduro et de son épouse Cilia Flores par les forces américaines « avait une connotation sioniste ».

Optimisme prudent

À l’image du reste de la population, les Juifs vénézuéliens font preuve d’un optimisme prudent. Ils ne sont ni en liesse ni naïfs. « La situation est très confuse, mais le pays reste contrôlé par l’armée et des groupes paramilitaires pro-Chávez », explique Eduardo, Juif de Caracas et délégué vénézuélien d’un mouvement juif progressiste au sein du Congrès sioniste mondial. « La population reste chez elle, dans l’attente de négociations ou d’une nouvelle intervention. Ma famille et moi allons bien, les services fonctionnent et notre communauté s’est organisée pour s’entraider. »

À court terme, les priorités sont claires : la stabilité, la sécurité autour des synagogues et l’espoir d’un retour à une vie quotidienne normale. Mais au-delà, persiste l’espérance que cette période marque enfin le début de la fin d’une dictature qui a ravagé le pays sur les plans économique, social et moral. Si des élections libres et équitables venaient à se tenir — ce qui demeure une condition incertaine mais essentielle —, le Venezuela pourrait renouer avec la démocratie et avec son engagement historique en faveur du pluralisme et du respect des minorités. Comme le résume Danielo Gelman, directeur des programmes de sécurité, de gestion de crise et de lutte contre le terrorisme au Congrès juif latino-américain : « La stabilité, le respect de l’État de droit et la reprise économique sont indispensables, non seulement pour la communauté juive, mais pour la société vénézuélienne dans son ensemble. » 

Écrit par : Véronique Lemberg

Esc pour fermer

Visuel SITE UTICK 2025-2026 (23)
Dibook | Le boycott culturel, pourquoi ?
Le boycott académique ou économique a souvent été abordé quand on parle d'Israël, mais le boycott culturel est un phénomène(...)
Non classé
1122 expo samama illu1
La puissance évocatrice de Roxane Gouguenheim
Du chêne de Goethe à Buchenwald à la figure biblique de Jacob, l’artiste plasticienne Roxane Gouguenheim pense la forme à
Laurent-David Samama
Culture
Visuel 2026 (4)
La propagande, outil de haine
27 janvier - Témoignage sur les objets antisémites
Mémoire
Visuel 2026 (3)
Les traces de la déportation
27 janvier - Témoignage sur les objets de rescapés
Mémoire
Visuel 2026 (2)
La mémoire dans l’espace public
27 janvier - Témoignage pavés de mémoire
Mémoire
Visuel 2026 (1)
Des êtres humains derrière les chiffres
27 janvier - Témoignage archives personnelles
Mémoire