Une société a la vérité qu’elle mérite

Emmanuelle Danblon
A propos de Friedrich Nietzsche, l’écrivain Stefan Zweig disait qu’il n’est pas un philosophe mais un philalèthe, c’est-à-dire un amoureux de la vérité. Repartons de cette précieuse intuition. Être, comme Nietzsche, un amoureux de la vérité, c’est la considérer comme un bien précieux, comme un trésor à chérir.
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Mais pour nous, héritiers de la Modernité, si la vérité a une quelconque valeur, c’est simplement en ce qu’elle s’oppose au faux. Vrai ou faux, un ou zéro, on ou off. Pas franchement de quoi tomber amoureux. La vérité s’est bientôt vidée de sa substance : de sa beauté. Elle est devenue une coquille vide, une lettre morte. Et, en effet, Nietzsche l’avait d’ailleurs pressenti, annonçant en une terrible prophétie que nous allions bientôt perdre le goût du vrai. Et de fait, l’interrupteur de la vérité est resté muet devant les grandes propagandes du 20e siècle aux funestes conséquences. Nous, les Modernes, en restons encore meurtris et sidérés. Alors, nous sommes devenus postmodernes. C’était plus simple. La deuxième moitié du siècle a bien entamé le travail. Quelques intellectuels, nihilistes mondains, ont organisé une ironie généralisée qu’ils ont nommé le relativisme… C’était le nouveau visage botoxé de la vérité. À chacun sa vérité, tout se vaut, tout est discours. La vérité est une fiction comme une autre. Ce fut la thèse défendue par la philosophe Barbara Cassin en 1995. Elle y mettait en scène Alice au Pays des Merveilles en prise avec le petit gnome, Humpty Dumpty. La jeune Alice y reçoit sa première leçon de relativisme dans le dialogue que voici :

« Quand j’emploie un mot, dit le petit gnome d’un ton assez méprisant, il signifie précisément ce qu’il me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus.
— La question, répond Alice, est de savoir s’il est possible de faire signifier à un même mot des tas de choses différentes.
— La question, réplique Humpty Dumpty, c’est de savoir qui sera le maître. Un point c’est tout. »

Il faut bien l’avouer, l’idée nous a paru séduisante… Nous nous sommes cru plus tolérants et plus intelligents. Cela, jusqu’à l’invraisemblable événement qui a bouleversé le monde en 2016. Je veux parler de l’investiture du Président américain Donald Trump. La scène ahurissante est encore fraîche dans nos mémoires.
La Maison Blanche annonce fièrement la présence d’une foule historiquement nombreuse devant l’esplanade où se tient l’investiture. Un journaliste fait remarquer à sa porte-parole, photo à l’appui, que la foule y est bien plus clairsemée que lors de l’investiture de Barack Obama quelques années auparavant. Placée devant cette preuve par l’image, la porte-parole répond placidement au journaliste que la Maison Blanche dispose de faits alternatifs. L’année suivante, la notion de post-vérité faisait son entrée officielle dans le dictionnaire d’Oxford. La post-vérité, c’est le bla-bla : le bullshit.
La prophétie de Nietzsche s’est accomplie : nous avons perdu le goût du vrai. Nous aurions dû siffler la fin de la récréation beaucoup plus tôt.
Les temps obscurs que nous vivons invitent les plus lucides d’entre nous à nous sortir du déni. C’est le rôle des prophètes, ces éternels amoureux de la vérité. Mais il n’aura échappé à personne que la tâche est plus colossale que jamais. Toute crise demande d’abord et avant tout un temps de silence. Le temps que le brouillard se dissipe. Mais le temps des réseaux sociaux a aboli toute possibilité de silence. Chacun se doit d’apporter sa petite contribution narcissique à cette nouvelle Tour de Babel qu’est la post-vérité. Le résultat quotidien forme une absurde cacophonie qui produit beaucoup de bruit pour rien : une société a la vérité qu’elle mérite.
Comment mettre fin à cette grande fête nihiliste ? Pourrions-nous retrouver le goût du vrai ? Rendre hommage à la vérité, c’est commencer par se taire quand on n’a rien à dire. Et réaliser qu’on n’en meurt pas. C’est ensuite envisager de s’écouter loyalement. Et redécouvrir que l’écoute n’a rien d’humiliant. C’est enfin considérer qu’une formule poétique peut changer la face du monde. Parce que nous sommes responsables de la beauté du monde.

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Amos Zot
Amos Zot
2 années il y a

Parler de Trump pour donner un exemple de post-vérité alors qu’on sait maintenant que quasi tous ses “mensonges” étaient vrais est un COMBLE.

  • importance et possibilité des Accords d’ Abraham;
  • promesse de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël;
  • promesses relatives à un vaccin anti-Covid;
  • importance de l’indépendance énergétique;
  • corruption de la famille Biden;
  • fausseté des informations relatives au complot avec la Russie;
  • manipulations lors de la dernière élection;
  • le fait que le virus du Covid venait de Chine;
  • le fait qu’il fallait empêcher l’entrée aux USA de personnes venant de Chine;
  • plus de nombreux autres exemples.

Tout cela prouve qu’il est très difficile même pour une “candidate philalèthe ” de résister à la désinformation.

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