Le directeur du magazine culturel Transfuge publie Archive de Berthe Bendler (Éditions Grasset), un deuxième roman interrogeant l’itinéraire de sa grand-mère, avant, pendant et après la Shoah.
Au tournant des années 2000, une petite bande consolidée autour de Vincent Jaury lance le magazine Transfuge. La publication se veut alors résolument cosmopolite, universaliste, humaniste, pro-européenne et en quête de ces esprits libres qui produisent le meilleur de la création contemporaine. On y voyait — et c’est toujours le cas — un entrain peu commun pour la chose littéraire. Je me souviens m’être précipité pour proposer mes services à Jaury et à son épouse, Oriane Jeancourt Galignani, tout aussi douée et inspirée que son mari. Des années plus tard, Transfuge tient bon. L’époque a pourtant cédé au culte de l’image, et le Saint-Germain-des-Prés inspiré dont Transfuge se voulait le digne héritier a disparu. Cela n’empêche pas la rédaction de remplir inlassablement son service culturel, coûte que coûte. Quant à Vincent Jaury, il s’est naturellement décidé à franchir le pas menant de la critique à l’écriture. Un chemin débuté en 2022 avec un premier roman, La Petite Bande. L’auteur s’y affirme au grand jour pour ce qu’il est : un écrivain du temps qui passe, attaché au récit du sentiment et à une certaine forme de désillusion romantique.
Dans ce récit situé entre les années 1990 et l’âge adulte, Jaury décrit une génération issue des beaux quartiers, confrontée à l’érosion des idéaux, à l’amitié qui s’effiloche et à la crainte de vieillir. Le roman posait déjà une question essentielle : « Que reste-t-il de brûlant dans nos vies ? Passé un certain temps, n’y a-t-il de bonheur que dans la mélancolie ? » En s’interrogeant, son héros alter ego traversait un Paris « à la géographie vintage », hanté par ses ombres mondaines. Un livre qui contenait en germe une autre interrogation enfouie, celle de l’identité, notamment juive, vécue « un pied dedans, un pied dehors ». Il ne restait, pour Jaury, qu’à écrire son grand roman juif… Un livre permettant de le reconnecter avec son histoire familiale, ses marottes, sa propre empreinte. C’est chose faite avec ce très réussi Archive de Berthe Bendler, publié aux éditions Grasset. Un récit dans lequel l’auteur retrace l’itinéraire de sa grand-mère — personnage à poigne, riche de zones d’ombre — avant, pendant et après la Shoah, grâce à une multiplicité de sources : archives administratives et judiciaires d’abord, souvenirs personnels surtout, et récits de la protagoniste comme de ses parents pour combler les manques.
Œuvre de résurrection
Si la tendance actuelle est à une littérature sondant la personnalité et les tourments de ses géniteurs, le livre prend ici pour point d’ancrage la figure de Berthe Bendler, la grand-mère paternelle de l’auteur. Juive polonaise arrivée en France avant la guerre, celle-ci traverse le XXᵉ siècle marquée par la perte, l’arrachement et une phrase fondatrice prononcée en 1945 par son père : « J’aurais préféré que ce soit toi qui partes et non ton frère. » Cette parole terrible agit comme une déflagration et donne au récit la tonalité d’une enquête intime. En reconstituant sa vie, Jaury ausculte les traumatismes de la Shoah qui perdurent. Longtemps, pourtant, Berthe Bendler fit le choix de l’assimilation. Ce fut le cas avant-guerre, lorsque la France représentait la possibilité d’une renaissance surpassant une identité piégée. Ce fut le cas après-guerre, cette fois comme un mécanisme de survie, lorsqu’elle entreprit de laisser derrière elle les souvenirs trop douloureux de la destruction.
D’un livre à l’autre se dessine dès lors un fil rouge dans l’œuvre naissante de Vincent Jaury : une attention délicate aux traces, aux subsistances, à ce que le temps abîme mais ne détruit pas entièrement. Là où La Petite Bande explorait la nostalgie et l’essoufflement des hommes et du monde, Archive de Berthe Bendler remonte à la source des fractures : la Shoah, l’exil et leur impossible récit. Le tout est porté par une langue précise, jamais ampoulée. Ce que l’auteur fait ici ressemble à ce que les poètes classiques appelaient un « tombeau ». En rouvrant les archives de sa grand-mère, Jaury reprend cette idée à son compte avec un roman pensé à la fois comme un hommage, un enterrement et une résurrection : « Un cercueil où l’on enferme pensées, émotions et souvenirs, pour toujours », écrit-il. Et l’on mesure tout l’enjeu de ce livre : transformer l’archive froide en littérature digne de ce nom et les tréfonds de l’intime en un fil de réflexion.






