Regards n°1124

Il fallait oser

Par son communiqué du 16 mars dernier, telle un funambule en scaphandre, l’Union des Progressistes Juifs de Belgique (UPJB) s’est avancée sur un fil tendu entre indignation morale et contorsion intellectuelle, en expliquant la main sur le cœur, après trois attentats contre des lieux juifs en Europe, qu’il n’y a « pas à choisir ». Dans cette boussole à deux aiguilles, on prêche d’un côté une condamnation « impitoyable » de l’antisémitisme -impitoyable, mais tardive comme un aspirant pompier arrivé après l’incendie un verre d’eau à la main- et de l’autre, une dénonciation tout aussi résolue des « crimes d’Israël », convoquée avec l’empressement d’un réflexe pavlovien dès qu’un mot en -isme apparaît.

Le plus savoureux reste cette distinction savamment exposée entre les « deux couches de l’antisémitisme contemporain ». On croirait entendre un pâtissier s’extasier devant le croquant-gourmand de sa création à deux ingrédients comme s’il venait d’inventer le sabayon. Ainsi, l’UPJB a découvert le concept de millefeuille idéologique : « admirez donc ma base bien croustillante de clichés antijuifs, surmontée d’une crème dévoyée d’antisionisme ! » Et toque sur la tête, de s’étonner ensuite que tout cela finisse en bouillie informe dans l’assiette.

Mais le tour de force est ailleurs : dénoncer la confusion… tout en pratiquant l’amalgame. Car à peine a-t-il affirmé la nécessité de lutter contre l’antisémitisme « sans lui trouver des excuses », qu’il s’empresse de suggérer une subtile exception à la règle : la « réaction » aux crimes d’un État. Là, les métaphores manquent pour illustrer la Tartufferie. Mais où diable l’UPJB trouve-t-elle cette élasticité proche de l’invertébration, qui lui permet de condamner un incendie tout en expliquant que le briquet avait ses raisons ?

L’ironie atteint son sommet lorsqu’elle déplore que l’insistance sur l’antisémitisme aille de pair avec la complaisance envers Israël, tout en attendant « une parole quelconque de la part des auteurs » pour faire comprendre leur geste. On admire la performance : dénoncer une association automatique, tout en la reproduisant ; condamner des actes terroristes, tout en étant prêt à les excuser, dès qu’on aura compris, si les terroristes ont la gentillesse de nous expliquer. À ce stade, ce n’est plus une contradiction dans les termes, c’est une tirade de Jean-Claude Van Damme.

Au fond, cette volonté en apparence séduisante de tenir fermement les deux bouts risque de conduire à faire claquer la corde soumise à des pressions opposées. Ainsi la Coalition des Faisandés Sémites des États-Belgiques-Unis, bien que persuadée d’avancer, risque fort de se retrouver bloquée. Alors une boussole, peut-être, mais affolée, indigne de confiance, tournoyant sur elle-même comme une toupie détraquée, et n’indiquant rien d’autre qu’un vague sentiment de supériorité morale.

Écrit par : Noémi Garfinkel

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