Le philosophe rend ici hommage à sa mère, décédée d’une maladie neurodégénérative. Elle signait ses livres et ses articles du nom de Catherine David, mais son vrai nom était Gradwohl, nom d’origine mosellan, qui signifierait « Ça m’est égal ». J’avais entendu naguère, à Strasbourg, le fils et la mère sur scène. Elle était au piano tandis que lui lisait du Proust. Ils formaient un beau couple, complémentaire et harmonieux. Toujours en grande conversation sur la littérature et surtout sur la musique. Rien d’étonnant que Swann et sa petite phrase de Vinteuil, « hymne national » de l’amour éperdu qu’il porte à Odette dans Un amour de Swann, leur soit à eux aussi, Catherine la pianiste et son fils philosophe comme un signe de ralliement, une connivence de tous les instants, que l’arrivée de la maladie de Parkinson ne parvient à désunir, mais que la mort finit quand même par interrompre. Vers la fin, elle perdit la tête, parla en notes de musique. Lesquelles n’étaient que hiéroglyphes pour son fils, qui n’était pas né musicien, tiens, comme Swann. On se console comme on peut, avoue-t-il lui-même. En matière de judaïsme, sa doctrine, si l’on peut dire, tenait dans cette formule sans cesse répétée : il n’y a qu’un Dieu, et nous n’y croyons pas. Et puis l’auteur en vient à l’affaire. Celle des coups que son beau-père lui avait assénés quand Raphaël était enfant.

Des années plus tard, dans sa maison de repos, Catherine appuya par écrit les dires de son fils, et celui-ci gagna le procès inique intenté par le beau-père. Il pardonna le silence coupable de sa mère. Mais bientôt ce fut pour Catherine, cet étrange état appelé « la démence à corps de Lewy ». Encore un coup des Juifs ? Non, simplement le nom savant de la folie douce, liée à Parkinson. Je pouvais craindre, au cours de ma lecture, un peu trop d’égotisme de la part de celui que sa mère appelait sa merveille, et un peu trop de culture, et puis c’est un autre sentiment, peu à peu, qui s’est fait jour : je me suis dit qu’un tel amour était vraiment chose rare entre une mère et son fils, et que cela valait la peine, par cette lecture, d’en suivre les méandres.






