Une partie des jeunes générations politisées tend aujourd’hui à reléguer l’antisémitisme hors du champ des discriminations structurelles et du racisme. À partir des propos de la journaliste britannique Myriam François, on peut comprendre comment cette grille de lecture, issue des approches intersectionnelles et postcoloniales, méconnaît la spécificité historique de l’antisémitisme et peut, paradoxalement, en réactiver certains préjugés classiques.
Depuis plusieurs années, les débats sur le racisme et l’antisémitisme sont traversés par un déplacement profond des catégories d’analyse, particulièrement perceptible auprès d’une partie des jeunes générations urbaines et diplômées. Socialisée dans des cadres intellectuels marqués par l’intersectionnalité, les études postcoloniales et l’attention portée aux discriminations structurelles, cette partie de la jeunesse tend à définir le racisme avant tout à partir d’indicateurs socio-économiques : pauvreté, incarcération, accès au logement, chômage ou marginalisation institutionnelle. Dans cette grille de lecture, les groupes considérés, à tort ou raison, comme relativement intégrés ou socialement favorisés apparaissent difficilement comme des victimes de racisme au sens strict.
Parallèlement, cette jeunesse sensibilisée aux discriminations s’est politisée dans un contexte international marqué par les conflits au Moyen-Orient, et plus récemment par la guerre déclenchée après le 7-Octobre. Elle s’est considérablement mobilisée, notamment dans les universités, en faveur de la cause palestinienne, souvent à travers des grilles de lecture héritées des luttes antiracistes et décoloniales. Dans ce cadre, le conflit israélo-palestinien est fréquemment interprété selon un schéma oppresseur/opprimé, où Israël est assimilé à une puissance coloniale et les Palestiniens à une population dominée.
Très présente sur YouTube, Myriam François, journaliste britannique et influenceuse connue pour ses prises de position sur les questions de racisme, d’islamophobie et son militantisme antisioniste incarne parfaitement cette lecture très générationnelle du racisme et de l’antisémitisme. Dans une vidéo intitulée Antisemitism, Racism & Identity Politics de son show The Tea with Myriam FrançoisMyriam François, « Antisemitism, Racism & Identity Politics », The Tea with Myriam François, mise ne ligne sur YouTube le 3 octobre 2025., elle explique qu’elle n’inclut pas les Juifs dans la catégorie des victimes du racisme : « Si vous êtes perçu comme blanc — et je pense en particulier à la communauté juive, qui, dans sa grande majorité, fait partie des groupes les plus aisés de notre société — je ne suis pas certaine qu’il soit juste de parler de racisme à son égard. Le racisme, par définition, réduit structurellement les opportunités de vie. Si vous êtes juif dans ce pays, êtes-vous surreprésenté dans la pauvreté ? Quand on regarde les statistiques sur le logement précaire, les prisons, l’accès aux soins, les inégalités ou le chômage — tous les domaines où l’on observe des discriminations structurelles — constate-t-on une surreprésentation des Juifs ? »
Le Juif privilégié
Estimant que cette distinction est essentielle, elle poursuit son raisonnement de cette manière : « Le racisme, contrairement aux simples préjugés, produit des conséquences négatives concrètes et structure les trajectoires de vie. Or, ce n’est pas le cas, en tant que groupe, pour les Juifs dans ce pays. Les préjugés qui les visent sont des choses désagréables, mais ils n’entraînent pas nécessairement de conséquences matérielles dans la vie des personnes. Et il est important de faire cette distinction lorsque l’on parle d’un mouvement antiraciste et de la répartition des priorités, notamment financières ou politiques. Il faut comprendre la différence entre, par exemple, une femme noire dont les opportunités sont façonnées par la discrimination à chaque étape de sa vie, et une personne juive blanche qui a davantage de chances d’appartenir aux couches les plus privilégiées de la société. »
Les propos de Myriam François suscitent évidemment la réprobation de nombreux historiens et sociologues dont les travaux ont montré que l’antisémitisme est un racisme d’un type particulier, qui ne se laisse pas réduire aux seuls indicateurs de marginalisation économique, et dont la logique profonde échappe aux grilles de lecture strictement socio-structurelles. En effet, l’analyse de Myriam François repose sur une définition extrêmement restrictive du racisme et sur une lecture qui, loin d’éclairer la question de l’antisémitisme, en reproduit certains ressorts classiques. En effet, sa thèse centrale consiste à dire que les Juifs, étant perçus comme blancs et globalement aisés, ne subiraient pas de racisme structurel, puisqu’ils ne seraient pas surreprésentés dans la pauvreté, le chômage, le logement précaire ou les prisons. Le racisme serait, selon elle, uniquement ce qui produit des effets socio-économiques négatifs mesurables à l’échelle d’un groupe. Une telle définition est cependant très étroite. Elle réduit le racisme à des indicateurs de classe et ignore d’autres dimensions fondamentales : la violence, la menace, l’assignation identitaire, l’auto-censure, les coûts matériels liés à la sécurité, aux déménagements, aux choix d’écoles ou de lieux de culte. Un groupe peut ne pas être surreprésenté dans la pauvreté et être pourtant surreprésenté dans les agressions, les menaces ou les crimes de haine. Ces phénomènes ont, eux aussi, des effets concrets sur les trajectoires de vie.
Causalité diabolique
Surtout, cette approche ignore la spécificité de l’antisémitisme. Celui-ci n’a jamais fonctionné uniquement selon une logique de domination socio-économique comparable à d’autres racismes. Dans l’histoire européenne, les Juifs ont été persécutés à la fois lorsqu’ils étaient pauvres et lorsqu’ils étaient supposés riches. Cette ambivalence est au cœur de l’analyse de Léon Poliakov, spécialiste de l’étude de l’antisémitisme et pionnier de l’histoire de la Shoah. Dans ses travauxDans ses travauxLéon Poliakov, <em>La causalité diabolique. Essai sur l’origine des persécutions</em>, Paris, Calmann-Lévy, 1980, p. 11., cet historien montre que l’antisémitisme moderne repose sur une « causalité diabolique » : les Juifs y sont présentés comme une puissance occulte, responsable des crises sociales, financières ou politiques. Autrement dit, la réussite relative de certains Juifs n’a jamais protégé le groupe ; elle a souvent servi de preuve imaginaire de son pouvoir et de son caractère menaçant.
Dans cette perspective, affirmer que les Juifs ne seraient pas victimes de racisme parce qu’ils sont globalement riches revient à méconnaître la logique même de l’antisémitisme. Historiquement, la figure du « Juif riche » a été l’un des moteurs de la haine antisémite. Les accusations de domination financière, de proximité avec les élites ou d’influence politique sont des thèmes récurrents depuis le XIXe siècle. Léon Poliakov a montré comment ces représentations ont nourri aussi bien l’antisémitisme d’extrême droite que certaines formes d’antisémitisme de gauche. Dans les deux casLéon Poliakov, <em>Le mythe aryen. Essai sur les sources du racisme et des nationalismes</em>, Paris, Calmann-Lévy, 1971, p. 354. , le Juif est perçu non comme un dominé, mais comme un acteur suspect, associé à l’argent, au pouvoir ou à des intérêts étrangers.
Or, l’argumentation de Myriam Fraçois reprend plusieurs de ces motifs : « Soyons honnêtes : les Juifs représentent environ 0,5 % de la population de ce pays, mais, en 2014, ils constituaient 20 % des 100 Britanniques les plus riches. Plus récemment, dans l’édition 2025 du classement Sunday Times Rich List, 13 des 50 premières fortunes étaient des milliardaires juifs, soit 26 % du classement. Tant mieux pour eux : il est positif que la communauté juive prospère. Mais cela nous oblige aussi à nous demander qui sont, aujourd’hui, les principales victimes du racisme dans notre société, et à veiller à ce que les groupes les plus privilégiés ne monopolisent pas les ressources ou l’attention au détriment de ceux qui sont réellement les plus vulnérables. Il est important de réfléchir à la manière dont l’argent public est orienté pour réduire les inégalités. Or, lorsque certains groupes reçoivent des financements publics très importants pour lutter contre l’antisémitisme, présenté comme la forme principale de racisme, on peut se demander s’il s’agit réellement du groupe le plus exposé au racisme dans notre société actuelle, et donc s’il doit occuper le centre de presque toutes les conversations. Le risque, dans ce cas, est que les voix d’autres groupes, nettement plus vulnérables, soient mis de côté au profit d’un groupe dont les intérêts semblent s’aligner non seulement sur ceux des élites politiques et économiques, mais aussi, dans ce contexte précis, sur ceux d’Israël, un État étranger accusé de pratiques génocidaires. C’est, à mon sens, un point essentiel. »
Lorsque l’on insiste sur la richesse supposée du groupe, sur sa proximité avec les élites économiques et politiques, ou sur le fait qu’il recevrait une attention disproportionnée et capterait des ressources publiques, on mobilise un imaginaire antisémite ancien. L’idée d’un groupe juif privilégié, influent, capable de monopoliser les institutions ou de détourner l’attention des « vraies victimes » est un trope central de l’antisémitisme moderne. Ce type de discours ne consiste pas seulement à minimiser l’antisémitisme ; il reprend, parfois sans le vouloir, des schémas de pensée que les historiens de l’antisémitisme ont largement documentés.
L’argument selon lequel les Juifs seraient « perçus comme blancs » et donc peu concernés par le racisme participe de la même méconnaissance. L’antisémitisme n’est pas un simple racisme de couleur de peau. Il fonctionne selon une logique d’assignation et de soupçon. Les Juifs peuvent être socialement intégrés, voire perçus comme assimilés, tout en étant désignés comme une menace interne. L’histoire européenne montre que l’intégration ou la réussite n’ont jamais empêché les persécutions, bien au contraire. Les Juifs allemands du début du XXe siècle étaient souvent très intégrés, parfois plus éduqués et plus urbains que la moyenne, et cela n’a pas empêché leur extermination. La logique antisémite ne consiste pas à exclure un groupe parce qu’il est marginal, mais souvent parce qu’il est perçu comme trop présent, trop influent ou trop puissant.
Les Juifs pauvres et précaires existent
L’antisémitisme n’est pas seulement un préjugé, mais un phénomène politique qui met en cause le principe même de citoyenneté. Dans ses travaux, la sociologue françaiseDominique Schnapper, <em>La relation à l’autre. Au cœur de la pensée sociologique</em>, Paris, Gallimard, 1998, p. 354. Dominique Schnapper a montré que lorsque les Juifs sont désignés comme un groupe dont les intérêts seraient distincts de ceux de la nation, ou comme une minorité suspecte d’allégeance étrangère, c’est l’idée même d’égalité civique qui est fragilisée. L’antisémitisme est ainsi un symptôme des crises de la démocratie. Il ne se mesure pas uniquement à des statistiques sociales, mais à la manière dont un groupe est symboliquement placé hors de la communauté politique.
Par ailleurs, le raisonnement fondé sur les classements de grandes fortunes procède d’un biais sociologique évident. On part d’un nombre infime d’individus situés au sommet de la hiérarchie économique pour en tirer des conclusions sur l’ensemble d’un groupe. Les « top 50 » ou « top 100 » des fortunes ne disent rien de la distribution sociale globale. Dans toutes les sociétés, il existe des Juifs pauvres, des classes moyennes, des retraités précaires, des familles en difficulté. L’histoire de l’antisémitisme montre d’ailleurs que les représentations antisémites ont souvent ignoré cette diversité pour se concentrer sur quelques figures de banquiers ou de financiers, érigées en symboles du groupe tout entier.
Enfin, l’idée selon laquelle la lutte contre l’antisémitisme détournerait des ressources des « véritables » victimes du racisme repose sur un faux dilemme. Les différentes formes de racisme ne sont pas en concurrence mécanique. On peut reconnaître l’existence de discriminations structurelles de plusieurs groupes sans hiérarchiser leur légitimité à être protégés. En opposant les Juifs à d’autres minorités, on reproduit une logique de rivalité qui a souvent nourri les discours antisémites, notamment lorsqu’ils présentent les Juifs comme des privilégiés indûment favorisés par les institutions.
En réduisant l’antisémitisme à un simple préjugé sans conséquences matérielles, et en insistant sur la richesse supposée du groupe, ce discours réactive, même involontairement, des tropes très anciens : le Juif riche, proche des élites, influent dans les institutions et détournant les ressources publiques. C’est précisément ce type de représentation que Poliakov décrivait comme le cœur de la « causalité diabolique » antisémite. Loin de constituer une analyse antiraciste rigoureuse, cette pensée antiraciste repose donc sur une définition réductrice du racisme et sur des généralisations qui reprennent, sous une forme contemporaine, des préjugés classiques de l’antisémitisme européen.







