La soprano israélienne Shira Patchornik interprétera le rôle d’Ilia dans Idomeneo, Re di Creta de Mozart, la prochaine production du Théâtre royal de La Monnaie du 10 au 28 mars 2026.
Vous avez déjà interprété les rôles de Zerlina (Don Giovanni) et Pamina (La Flûte enchantée) dans des opéras de Mozart. Qu’est-ce qui vous touche particulièrement dans les opéras de Mozart ?
Il m’a fallu un certain temps pour comprendre la complexité et la magie de l’écriture de Mozart. Quand j’ai commencé mes études, vers l’âge de 18 ans, je disais souvent que je n’aimais pas Mozart. Je trouvais sa musique trop facile à écouter. Elle ne m’enthousiasmait pas. Mais en assistant à des concerts, j’ai commencé à saisir toute la complexité de sa musique et toute la beauté créée à partir d’idées relativement simples. Ces deux aspects vont de pair. Je pense qu’il est en réalité assez difficile de créer quelque chose d’aussi beau à partir d’idées relativement simples. Et une fois que l’on s’intéresse aux personnages, que l’on découvre le sous-texte et que l’on comprend à quel point la musique le met en valeur, on éprouve alors dix fois plus de joie en interprétant ses airs d’opéra.
Avez-vous les mêmes sensations avec la production d’Idomeneo Re di Creta que La Monnaie propose à partir du 10 mars ?
Je pense que le personnage d’Ilia, que j’interprète, est probablement, du moins pour l’instant, mon rôle préféré parmi ceux que j’ai chantés chez Mozart. C’est à la fois un personnage et un registre vocal qui me conviennent parfaitement. Ilia est la fille de Priam, roi de Troie. Idoménée l’a tué au combat. Après cette défaite, Ilia est emmenée en captivité en Crète. La mise en scène de Calixto Bieito est extrêmement complexe et nuancée sur le plan psychologique. Ilia n’est jamais un personnage simple ; elle n’est en tout cas jamais unidimensionnelle. Rien ne me touche plus que de pouvoir disséquer les personnages, les trouver en moi et me trouver en eux, pour leur donner vie de manière complexe et toucher les spectateurs de la meilleure façon possible.
Vous avez joué dans Le Journal d’Anne Frank (Tagebuch der Anne Frank) de Grigory Frid. Était-il important et difficile d’interpréter ce rôle ?
Oui. La préparation a été très compliquée pour de nombreuses raisons. L’œuvre était interprétée en italien, alors que le livret a été écrit en russe par Grigory Frid et qu’elle a ensuite été créée en anglais. Elle est également très souvent jouée en allemand, pour des raisons évidentes. Lorsque l’on commence à apprendre la musique et à s’imprégner du texte, on se rend compte qu’elle n’a pas été écrite en italien. C’était donc un grand défi, car non seulement la musique est complexe, mais la période de répétitions n’a duré qu’une semaine, à cause du Covid que j’ai contracté à ce moment-là (janvier 2022). La représentation a eu lieu le 27 janvier 2022 à l’Opéra de Turin, à l’occasion de sa réouverture après le Covid et de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de la Shoah. C’était donc une responsabilité énorme qui pesait sur mes épaules. En tant que Juive et Israélienne, j’étais évidemment heureuse et honorée d’être accueillie avec tant d’amour et d’appréciation dans une salle comble pour interpréter ce rôle à cette occasion.
Vous avez également écrit le livret de Kind of Monster (Mifletset Baktanah en hébreu), un opéra pour enfants pour chœur de filles, composé par Ady Cohen. Il raconte l’histoire de Shiri, une jeune fille qui a du mal à communiquer avec les autres jusqu’à ce qu’elle découvre le pouvoir du chant pour surmonter la peur et l’incompréhension. La musique et le chant ont-ils ce pouvoir ?
Si j’ai choisi le titre Kind of Monster, c’est parce que le message principal de cet opéra est qu’il n’y a pas de vrais monstres. Nous voulons tous être aimés. La seule façon de créer un monstre, c’est de décider, par les mots, d’en faire un monstre. Il était très important pour moi de faire passer le message que, même si nous ne comprenons pas les autres, il vaut toujours la peine d’être bienveillant, car c’est le minimum. Vous n’êtes pas obligé d’être l’ami de quelqu’un, mais vous devez au moins faire preuve de gentillesse. J’ai été inspirée par une histoire de Sophie Pompe qu’elle avait écrite pour un spectacle solo que je devais interpréter. Dans sa version, il y avait une jeune fille qui ne pouvait pas dormir sans sa chanson spéciale et partait à la recherche de celle-ci. Cela m’a tellement inspirée que j’en ai repris un aspect, avec sa permission bien sûr. Je l’ai transposé à travers mes propres canaux émotionnels pour créer Kind of Monster. Le pouvoir de la musique devait être la force principale qui fait avancer les choses, car c’est ma force motrice dans la vie.
L’opéra a ensuite été sélectionné pour la finale du concours YAM Awards 2025, dédié à la musique pour enfants, tous genres confondus…
Il a remporté le prix du public. Il est apparu par la suite qu’une grande partie du jury ne souhaitait même pas que l’opéra fasse partie de la finale à cause de la guerre à Gaza. Certains ne voulaient pas qu’un opéra israélien fasse autant parler de lui dans la presse. Nous n’avions donc pratiquement aucune chance de gagner. Heureusement, la présidente du jury a insisté pour que la politique ne soit pas prise en compte dans les discussions. Elle ne pouvait évidemment rien faire contre le vote final de chaque membre du jury. Nous n’aurions peut-être pas gagné de toute façon mais ces discussions ont bien eu lieu. Malgré cela, nous avons remporté le prix du public. Rétrospectivement, je pense que c’est la plus belle réponse.
Est-il difficile d’être une artiste israélienne sur la scène internationale ? Les appels au boycott tels que le BDS ou les positions prises par d’autres artistes, qui vous obligent à prendre position ou vous imposent des contraintes, ne sont-ils pas décourageants, voire désespérants ?
Je pense que l’épisode des YAM Awards est le seul incident auquel j’ai été confrontée. Non seulement aucun de mes contrats n’a été annulé, mais je n’ai jamais été jugée sur la base de ma nationalité israélienne. J’ai l’impression que, chaque fois que je participe à une production ou à un concert, mes collègues me considèrent avant tout comme un artiste, un être humain. Bien sûr, je n’ai jamais abordé le sujet, car je ne savais pas à quelles opinions j’allais être confrontée et je n’avais généralement pas la capacité d’en discuter ou de les expliquer. Depuis le 7-Octobre, je suis évidemment inquiète de savoir si des membres de ma famille seront victimes de la guerre. Je n’ai pas la capacité de gérer quoi que ce soit à ce niveau-là, alors je me suis protégée autant que possible en évitant certains contenus sur les réseaux sociaux. Si quelqu’un me posait une question, je lui demandais gentiment de ne pas aborder ce sujet avec moi, et cela a toujours été respecté, y compris ici, à mon arrivée. On m’a demandé, avec respect et en termes très simples, si j’étais disposée à partager une partie de mon expérience, puisque Ilia est l’otage d’Idoménée. J’ai simplement répondu que je ne le pouvais pas. Dès que nous avons commencé à en parler, j’ai eu envie de pleurer. C’est encore trop frais. En tant qu’acteurs, nous pouvons apporter nos propres traumatismes et expériences de vie, ce qui contribue à la force du spectacle. Mais c’est aussi une manière d’intérioriser ce que nous avons vécu. C’est merveilleux en temps normal, mais c’est encore trop proche et je ne suis pas vraiment capable de l’envisager. À l’avenir, le fait de mieux digérer tout cela permettra sans doute à d’autres artistes, ainsi qu’à moi-même, de créer de grandes œuvres d’art.
Shira (« chanson » en hébreu) est-il votre vrai prénom ?
Oui, Shira est mon vrai prénom. Je crois que je n’avais pas vraiment d’autre choix que de devenir chanteuse. Mes parents ne m’ont jamais poussée dans cette voie. Je suis la seule musicienne de la famille. Mon père, issu d’un milieu scientifique, aurait préféré que je poursuive des études scientifiques. Même si j’aime beaucoup les sciences, mon désir de scène était plus fort.

Idomeneo Re De Creta
Direction musicale Enroca Onofri
Mise en scène Calixto Bieito
Infos et réservation : https://www.lamonnaiedemunt.be/
Bella Furia, premier album de Shira Patchornik
Il y a quelques semaines, Shira Patchornik a sorti son premier album solo, intitulé Bella Furia, chez le label Solo Musica à Munich. Elle l’a enregistré avec l’ensemble Chaarts Chamber Artists.
Il s’agit d’un voyage lyrique dans les châteaux, les salons, les chambres et les décors amoureux de la seconde moitié du XVIIIe siècle, à travers sept airs d’opéra de cinq compositeurs : Mozart, Salieri, Haydn, Piccinni et Paisiello. Tous les personnages sont soit maîtresses de maison, baronnes, comtesses ou marquises, soit des domestiques : upstairs, downstairs. « C’est d’ailleurs le titre que nous souhaitions donner à l’album, mais je pense que Bella Furia convient mille fois mieux. Ce fut un processus très amusant, car il s’agit évidemment de comédies, même si tous les airs ne sont pas drôles. Chaque comédie a aussi besoin d’un personnage tragique », souligne Shira Patchornik. « Et souvent, ce qui est intéressant, c’est que ce sont les puissants ou les riches qui souffrent le plus sur scène. Évidemment, ceux qui n’ont rien à perdre — les domestiques, les servantes, ceux qui vivent en bas — détiennent toutes les informations et peuvent tirer les ficelles de leurs maîtres. Comme ils n’ont rien à perdre, ils sont très courageux et savent comment manipuler tout le monde. Aucun opéra ne peut s’en passer : la servante, l’amante, la femme de chambre, la femme jalouse, la jeune fille… Les opéras de cette période sont pour la plupart des récits complexes d’intrigues et d’amour. Tantôt dramatiques, tantôt humoristiques, ces histoires ont inspiré les compositeurs et leur ont permis d’atteindre les sommets de leur art. »
Si les mélomanes connaissent bien le livret de Da Ponte pour Les Noces de Figaro de Mozart ou La Vera Costanza de Haydn, l’album met aussi en lumière d’autres œuvres moins célèbres, mais construites sur des trames similaires. Les noms changent, les situations se déplacent… et parfois les textes restent identiques. « À l’époque, ces emprunts étaient courants. Ce qui est fascinant, c’est de voir comment différents compositeurs s’emparent d’un même livret et le transforment musicalement. La musique change, mais les mots restent les mêmes : c’est un terrain de jeu extraordinaire », explique Shira Patchornik.
L’album se clôt par le Divertimento n° 11 en ré majeur de Mozart. Comme s’il avait été composé pour l’occasion, ce divertimento, rarement joué, vient prolonger l’esprit enjoué de l’opéra. Écrit pour animer des réunions festives, il témoigne de l’humour caractéristique de Mozart à presque chaque instant.

Bella Furia, Chaarts Chamber Artists, Shira Patchornik & David Castro-Balbi. 14 titres, 59 minutes. Solo Musica.






