Dans les parkings transformés en services médicaux, Israël a appris à soigner sous les bombes. Une bulle fragile, menacée non seulement par les frappes, mais aussi par une tension invisible qui perturbe l’arrivée des traitements. Derrière l’apparente continuité des soins, les hôpitaux reposent sur des chaînes logistiques de plus en plus instables. Au fil des jours, une autre urgence émerge : celle des médicaments dont l’accès n’est plus garanti.
Sous l’hôpital Hadassah de Jérusalem, l’odeur âcre des désinfectants et de l’iode a remplacé celle, familière, de l’essence et du béton humide. Dans ces parkings souterrains conçus pour absorber le flot quotidien de voitures, ce sont désormais les patients les plus fragiles qui s’alignent. Là où résonnaient moteurs et portières, le silence est désormais ponctué de bips réguliers, de voix basses et de pas pressés. Trop vulnérables pour être déplacés à temps vers les abris de l’aile principale en cas d’alerte, ces malades ont été descendus sous terre. À l’abri des frappes, leur présence transforme un espace banal en zone de survie, un renversement presque irréel où la médecine s’acclimate à la guerre.
Ces installations font partie des nombreuses adaptations du système médical israélien à une guerre prolongée contre l’Iran. Lors de la guerre des douze jours, en juin dernier, un missile avait frappé le centre médical Soroka, à Beer-Shev’a. L’impact avait éventré une partie du bâtiment, soufflé des vitres et projeté des débris dans les couloirs. Quelques heures plus tôt, les équipes avaient évacué les patients du service touché vers des espaces protégés. Le bilan humain avait été limité, presque miraculeusement. Pour beaucoup d’Israéliens, Soroka a marqué un basculement. Non pas le premier tir, ni même le plus meurtrier, mais l’impact qui rend tangible une réalité déjà pressentie : une frappe iranienne contre une institution médicale. Depuis, pour ce nouvel affrontement contre l’Iran, une nouvelle routine s’est installée, celle du temps de guerre. Les services déplacés sous terre et les équipes rodées à des transferts en quelques heures traduisent non pas une improvisation mais un apprentissage accéléré.
Une bulle médicale au cœur du chaos
Pour le système médical israélien, la clé pour réussir à fournir un service de qualité à ses patients est l’adaptabilité. Des semaines avant la guerre, les hôpitaux se sont préparés aux pires scénarios. Des plans précis ont été établis en cas d’afflux massif de blessés, de coupure d’électricité, voire en cas d’évacuation partielle d’un service. Par exemple, lors de la guerre des douze jours, en juin 2025, il avait fallu plus de huit heures aux équipes médicales de l’hôpital Hadassah de Jérusalem pour déplacer tous les patients qui en avaient besoin en lieu sûr. Au début de cette séquence de combats, le processus a été fait au moins deux fois plus vite, selon le porte-parole de l’hôpital. Ainsi, les équipes avaient déterminé à l’avance quels patients de chaque service devraient être transférés au sous-sol et le lieu où ils seraient placés. Aujourd’hui, le choc du début de la guerre passé, dans la majorité des cas, les services médicaux fonctionnent comme si de rien était. Les patients étant déjà tous dans des zones protégées, les soins se poursuivent, les consultations ont lieu et les opérations s’enchaînent au rythme habituel. Dans certaines maternités entièrement sécurisées, les femmes accouchent sans avoir à être déplacées, malgré les sirènes. Osnat Walfisch, directrice de l’hôpital des femmes du centre médical Rabin de Petah Tikva, raconte avoir réalisé une césarienne en pleine alerte. « Les conditions ne sont pas celles que nous souhaitons offrir, mais il y a une chose sur laquelle nous ne transigerons jamais : la qualité des soins. Dans le tumulte de la guerre, rien n’est plus beau que de donner la vie », affirme-t-elle. Dans les ailes sécurisées des hôpitaux, les consultations se tiennent pendant que, dehors, la population se réfugie dans les abris. Les équipes, elles, restent à leur poste, concentrées sur les gestes médicaux, comme si l’extérieur pouvait être tenu à distance.
Dans le nord du pays, où l’imminence des missiles est encore plus proche, les quelques minutes d’urgence en cas de menaces venues d’Iran se transforment en dizaines de secondes si les tirs proviennent du Hezbollah. Pour faire face à ce défi, à l’hôpital Rambam de Haïfa, près d’un millier de patients peuvent être accueillis dans le parking souterrain de 20.000 mètres carrés, transformé en bunker médical. Vingt blocs opératoires sont actifs quotidiennement et l’hôpital se targue de n’avoir dû reporter aucune opération depuis le début de la guerre. Cette continuité des soins n’est pas un déni de la guerre, mais le produit d’une organisation pensée précisément pour cela. Le système vise à créer une bulle capable d’absorber le choc sans interrompre la médecine. À l’intérieur des services hospitaliers, tout est ainsi fait pour maintenir une forme de normalité, des routines, des horaires, des protocoles inchangés. À l’extérieur, les alertes, les frappes, l’incertitude.
Pour permettre la création de ces bulles médicales, il a aussi fallu alléger les hôpitaux. Une partie de la médecine s’est ainsi déplacée hors des murs, jusque dans les salons. « Nous avons développé les capacités de télésanté afin de pouvoir suivre les patients même lorsque les déplacements deviennent difficiles », explique dans un communiqué le Dr Eytan Wirtheim, directeur général de Clalit, la plus grande caisse de santé du pays. Concrètement, la scène est devenue familière : un patient suit sa consultation depuis son canapé, téléphone posé sur la table, tandis que les alertes résonnent au loin. À distance, un médecin ajuste un traitement, pose des questions, observe, rassure. Pour les patients chroniques, ces échanges sont bien plus qu’un simple confort : ils deviennent vitaux. Ils évitent des déplacements risqués, maintiennent un lien continu avec le système de soins et empêchent des ruptures qui, en temps de guerre, pourraient entraîner des conséquences immédiates.
Le front invisible des médicaments
Pour autant, certaines pressions médicales liées à la guerre n’ont pas été anticipées. C’est notamment le cas de l’approvisionnement en médicaments. Car au-delà des murs sécurisés des hôpitaux, c’est toute une autre chaîne, invisible mais essentielle, qui se retrouve fragilisée : celle qui permet aux traitements d’arriver jusqu’aux patients. La guerre en cours a profondément désorganisé les routes logistiques régionales, en particulier celles qui reposent sur les grands hubs aériens du Golfe. Dubaï, Abou Dhabi ou Doha, points de passage clés entre l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient, ont été affectés par les frappes et les restrictions de leur espace aérien. Or, une grande partie des médicaments les plus sensibles, notamment les traitements contre le cancer, dépend de ces infrastructures. Transportés par avion et maintenus en permanence dans une chaîne du froid stricte, ces produits ne tolèrent ni retard prolongé ni rupture de température. En perturbant ces axes, la guerre ne ralentit pas seulement les flux, elle fragilise directement l’intégrité même des traitements. Pour contourner ces obstacles, les laboratoires et les entreprises de logistique ont dû s’adapter dans l’urgence. Les cargaisons sont redirigées vers d’autres hubs, en Arabie saoudite ou en Turquie, avant d’être acheminées en Israël par voie terrestre. D’autres passent désormais par des itinéraires beaucoup plus longs, parfois via l’Asie. Mais ces détours ont un coût : ils allongent les délais, complexifient la coordination et augmentent le risque de rupture dans la chaîne du froid. Dans certains cas, les expéditions doivent être fractionnées entre plusieurs modes de transport, aérien et maritime, pour sécuriser leur acheminement. Une logistique de contournement, plus lente, plus chère, et surtout plus incertaine.
Pour l’heure, les stocks israéliens tiennent le choc. Les autorités sanitaires et les caisses santé comme Clalit ou Maccabi assurent avoir anticipé ces scénarios, en augmentant les réserves et en mettant en place un suivi quotidien des médicaments les plus critiques. « C’est un défi majeur qui accompagne toutes les organisations de santé », souligne à la presse israélienne la Dr. Inbal Yifrach-Damari, directrice de la division de pharmacie et de pharmacologie à Maccabi. « Nous avons également fait appel au service chargé de la chaîne d’approvisionnement du ministère de la Santé, créé spécialement pour les situations d’urgence, afin d’assurer un approvisionnement continu en médicaments pendant cette période », affirme-t-elle.
Pour autant, derrière cette apparente maîtrise, les inquiétudes persistent. Les médicaments les plus coûteux et les plus sensibles utilisés en oncologie, disposent souvent de stocks limités à quelques semaines ou quelques mois. Si les perturbations devaient se prolonger, les premiers manques pourraient apparaître rapidement, parfois en quatre à six semaines. Dans ces cas-là, les conséquences ne sont pas abstraites : un traitement interrompu peut devoir être recommencé et une thérapie retardée peut réduire les chances de rémission.
La guerre, ici, ne frappe pas directement les patients. Elle s’insinue dans les délais, dans les trajets détournés, dans les cargaisons retardées. Elle agit à distance, mais avec une précision redoutable. Et dans ces parkings souterrains transformés en hôpitaux, où tout semble fonctionner malgré les sirènes, une autre course contre la montre se joue en silence : celle des médicaments, dont l’arrivée n’est plus jamais totalement certaine.





