Quarante ans après la disparition de Ron Arad, une opération clandestine au Liban ravive une préoccupation constante en Israël : retrouver ses soldats, vivants ou morts. L’affaire Arad en est l’emblème. Le temps n’y change rien, les recherches continuent, entre archives, renseignement et opérations risquées. Cette affaire éclaire un fondement central du pacte militaire israélien : ne jamais abandonner les siens. Cependant, cette opération au Liban ravive aussi dans le débat public la question du prix à payer pour ces principes.
Sous les bombardements qui labourent la vallée de la Bekaa, quatre hélicoptères surgissent dans la nuit, leurs pales hachant l’air froid au-dessus des reliefs. Il est près de 22h50, le 6 mars 2026, lorsque les appareils israéliens plongent vers les hauteurs de Nabi Chit, petite localité adossée à la frontière syro-libanaise, bastion du Hezbollah. En contrebas, les frappes éclairent par intermittence les collines, dessinant des ombres tremblantes sur les routes désertes. À peine posés, les commandos de l’armée israélienne se déploient. Silhouettes furtives, ils quittent la zone d’atterrissage et s’engagent à pied vers le village, progressant dans l’obscurité en direction d’un objectif inattendu : un cimetière en périphérie. Mais l’effet de surprise ne dure pas. Très vite, des fusées éclairantes déchirent le ciel, révélant leur progression. Puis viennent les premiers tirs. Le silence de la nuit éclate en rafales sèches. Des combattants du Hezbollah, rejoints par des habitants, ouvrent le feu. Les soldats israéliens ripostent. Autour du cimetière, les échanges s’intensifient, tandis que l’aviation pilonne la zone pour couvrir l’opération. Pendant près de quatre heures, la petite ville de Nabi Chit devient un champ de bataille improvisé, saturé de feu et de confusion. Au matin, les hélicoptères ont disparu. Les commandos aussi. Derrière eux, quarante et un morts, des bâtiments éventrés et une tombe exhumée.
Le lendemain, au réveil, c’est par l’intermédiaire de la presse arabe que les Israéliens prennent connaissance du raid nocturne. Un quotidien saoudien annonce que l’objectif de l’attaque était de récupérer la dépouille de Ron Arad, pilote de Tsahal porté disparu au Liban en 1986. À la télévision israélienne, l’information est décrite comme peu fiable. En plein conflit avec l’Iran et le Hezbollah, l’armée ne risquerait pas ses commandos les mieux entraînés pour la dépouille d’un soldat disparu depuis quarante ans. Pourtant, dans la foulée, le porte-parole de Tsahal confirme l’information du journal saoudien mais déplore que le corps ramené en Israël ne soit en réalité pas celui de Ron Arad. Une opération spectaculaire, au cœur du bastion du Hezbollah, pour résoudre une énigme qui, près de quarante ans plus tard, demeure entière.
Plus qu’un soldat disparu, un symbole national
L’histoire de Ron Arad est devenue, au fil des décennies, l’une des énigmes les plus obsédantes de l’histoire militaire israélienne. Navigateur de l’armée de l’air, né en 1958, il participe le 16 octobre 1986 à une mission au-dessus du Liban-Sud lorsqu’une bombe larguée par son avion explose prématurément, arrachant une aile de l’appareil. Arad et le pilote sont contraints de s’éjecter. Tandis que ce dernier est rapidement récupéré par les secours israéliens, Arad disparaît au sol. Il est capturé par la milice chiite libanaise Amal, avant d’être transféré, selon les informations disponibles, au Hezbollah puis aux Iraniens. Pendant plusieurs années, des preuves de vie parviennent à Israël, notamment des lettres et des photographies, puis le silence s’installe, laissant place à une multitude d’hypothèses. Certains rapports évoquent une détention prolongée, d’autres une mort dès la fin des années 1980 dans une installation des Gardiens de la révolution au Liban, sans qu’aucune version ne puisse être confirmée avec certitude. Depuis sa disparition, Israël a lancé ce qui est décrit comme l’une des plus vastes opérations de recherche jamais menées pour un seul homme : enlèvements de responsables ennemis, tentatives d’échanges, missions clandestines et mobilisation de réseaux entiers de renseignement. Malgré ces efforts, aucune percée décisive n’est obtenue. Au fil du temps, Ron Arad est devenu bien plus qu’un soldat disparu, il est un symbole national.
Comme Ron Arad, 179 soldats israéliens sont considérés comme portés disparus au combat. L’armée a perdu la trace de la majorité d’entre eux lors de la guerre d’indépendance, mais chaque conflit, depuis, a eu son lot de soldats disparus. Pour les retrouver, une unité travaille loin des regards, dans une temporalité bien différente de celle des combats : l’unité Eitan. Selon le Major Yoav, son objectif est simple : « fournir des coordonnées de localisation à 12 chiffres et indiquer l’endroit où se trouve une personne disparue, qu’elle soit vivante ou décédée. » Composée exclusivement de réservistes, ses enquêteurs ne progressent pas sous le feu, mais dans les archives, les témoignages fragmentaires et les cartes anciennes. Leurs efforts ont par exemple permis de retrouver la dépouille de Zvi Feldman, en mai 2025. Le corps du tankiste avait disparu depuis la bataille de Sultan Yacoub contre la Syrie en 1982. Grâce aux recherches de l’unité Eitan, des agents locaux travaillant pour le Mossad ont réussi à localiser ses restes et à les rapatrier en Israël. Toutefois, les membres de cette unité ont conscience qu’ils ne pourront pas retrouver tous les disparus. « Il arrive que des soldats tombés au combat aient trouvé la mort en mer et que les chances de les retrouver soient quasi nulles », explique le lieutenant-colonel Nir. Dans d’autres cas, c’est le temps qui est l’ennemi. « Pour certains des soldats disparus, 70 ans plus tard, la fenêtre d’opportunité se referme. Si nous n’agissons pas vite, nous n’aurons plus de témoignages, car cette génération est en train de disparaître », déplore-t-il. Derrière ces recherches au long cours, se joue autre chose qu’un travail d’enquête : une promesse implicite, faite aux soldats comme à leurs familles, que l’absence ne sera jamais laissée sans réponse.
Jusqu’où aller pour les morts ?
Ainsi, à l’échelle internationale, l’ampleur et la persistance des efforts israéliens pour rapatrier ses soldats, vivants ou morts, apparaissent comme une singularité. Là où d’autres armées finissent par clore les dossiers, Israël continue d’agir des décennies plus tard : près de 40 ans après la disparition de Ron Arad, des opérations clandestines sont encore menées pour éclaircir son sort. À titre de comparaison, environ 2.500 soldats américains étaient portés disparus à la fin de la guerre du Vietnam en 1973, et près de 1.600 restaient non localisés en 2015. En plus de cela, 79.000 militaires américains sont toujours classés disparus depuis la Seconde Guerre mondiale.
Pourtant, après le raid de Nabi Chit pour ramener la dépouille de Ron Arad, une question cruciale, presque inconfortable, a été soulevée au sein du public israélien : jusqu’où un État doit-il aller pour ses morts ? L’opération a mis en danger de jeunes soldats pour une dépouille vieille de plus de 40 ans, une aberration selon certains commentateurs dans la presse israélienne. Pourtant, au sein de l’armée, la réponse tient en un principe implicite, presque constitutif du pacte militaire. « Il est important pour les soldats de savoir que Tsahal et Israël font tout ce qui est en leur pouvoir pour ramener les disparus », explique encore le lieutenant-colonel Nir. Cette promesse n’est pas abstraite, elle structure le consentement au combat. Dans cette logique, retrouver un soldat, même quarante ans plus tard, n’est pas un luxe mémoriel mais une nécessité stratégique. Il s’agit de garantir aux vivants qu’ils ne seront jamais abandonnés. Ce principe, profondément ancré dans la culture israélienne et dans une tradition juive qui érige la libération des captifs en impératif majeur, agit comme un ciment invisible entre la société et son armée.
Mais ce consensus n’est ni total, ni incontesté. La voix de Tami Arad, épouse de Ron Arad, vient fissurer cette évidence. « Notre désir de savoir ce qui est arrivé à Ron s’arrête dès qu’il y a un risque pour des soldats », écrit-elle. « À nos yeux, la sainteté de la vie passe avant l’engagement de ramener un combattant pour l’inhumer », affirme-t-elle. Après 40 ans d’attente, elle déclare préférer « vivre avec l’incertitude » plutôt que d’apprendre qu’un soldat a été blessé ou tué pour rapatrier des restes. Cette position renverse la hiérarchie implicite. Et rappelle que le principe fondateur du judaïsme de la valeur absolue de la vie peut entrer en tension avec un autre impératif, tout aussi structurant : celui de ne pas abandonner les siens.





