Regards n°1124

N.O. Body, Mémoires des années de jeune fille d’un homme, traduction par Béatrice Masoni, suivi de Paul B. Preciado, Mon nom est Body, éditions du Seuil, “La Librairie du XXIe siècle”, 255 p.

« Je suis né garçon et on m’a élevé en fille. » Celui qui parle ici nait en Allemagne en 1884, prétend-il d’une vieille famille d’ascendance française. A sa naissance, on ne sait trop s’il est garçon ou fille. Médecin et sage-femme s’opposent, ainsi que le père et la mère. On décrète que c’est une fille et on l’appelle Nora. Pourtant lorsqu’il joue avec ses petites amies, parfois à des jeux sexuels, celles-ci voient bien qu’il/elle ne leur ressemble pas tout à fait. Et puis il déteste qu’on lui offre des poupées pour lesquelles il n’a aucun intérêt. Une histoire douloureuse de “vilain petit canard”, rejeté par les uns et par les autres, les garçons et les filles, alors même que ses parents, censés tout voir et comprendre, gardent lâchement le silence, dans le malheur indicible de l’enfant. On imagine aisément les tourments de Norma à l’adolescence. Contrairement à ses compagnes, elle ne voit pas ses règles arriver, ni ses formes féminines, mais au contraire des poils pousser sur son visage. Et toujours la peur d’en parler à ses parents. Plus tard, embauchée dans un magasin de nouveautés, Norma se tient pour une « fille anormale », voilà tout. Et ne s’interroge pas sur son attrait pour les femmes. Il gagne Berlin, y poursuit des études, gagne Hambourg, devint journaliste et sociologue, mais malgré d’ambigus succès féminins parfois d’une brûlante sensualité, il ne songe jamais à faire son coming-out. Il écrit des articles remarquables que, misogynie d’époque, on ne peut attribuer à une femme. Enfin, l’amour va sonner à sa porte et Norma ou Norbert assumera enfin sa masculinité. On lira avec grand intérêt le destin de celui qui signe N.O. Body, d’autant qu’il s’agit là d’un document d’une grande valeur littéraire.

Ce récit fut publié en Allemagne en 1909, et parait aujourd’hui en français, plus d’un siècle plus tard. A ce stade, je ne vous ai pas encore révélé le pot-aux-roses : le récit du soi-disant Nobody ne dit pas toute la vérité : l’auteur qui redevint ce qu’il était, à savoir un homme, était issu d’une famille juive. Il s’appelait Karl M. Baer et “monta” en Palestine en 1938. C’est le philosophe Paul Preciado, dans la seconde partie de cet ouvrage, qui nous l’apprend.

Écrit par : Henri Raczymow

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