Le mois d’avril occupe une place singulière dans le calendrier mémoriel. Il concentre en effet plusieurs commémorations majeures liées aux crimes de génocide : celui des Arméniens, celui des Juifs d’Europe, et celui des Tutsi du Rwanda. C’est dans ce contexte que l’association Ibuka Mémoire et Justice a tenu son colloque annuel le 27 mars 2026 au CCLJ. Au cœur des échanges : la compréhension des racines profondes du génocide des Tutsi au Rwanda, le prisme de la question coloniale, de ses héritages persistants mais aussi la lenteur de la justice.
La colonialité ne se limite pas au passé. Elle continue d’imprégner les structures culturelles, éducatives, économiques et juridiques, influençant la manière dont les victimes se perçoivent elles-mêmes et dont leur parole est reçue. Dans cette perspective, la question de la justice apparaît centrale. Le témoignage de Dafroza et Alain Gauthier, fondateurs du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR) nous en a fourni une illustration saisissante. Engagés depuis 1994 dans la traque des présumés génocidaires réfugiés en Europe, ils ont dressé un état des lieux des procédures judiciaires en cours, révélant à la fois des avancées notables et des lenteurs préoccupantes.
Force est de constater que des résistances subsistent. Certains acteurs politiques et militaires français continuent en 2026 de contester les conclusions du rapport Duclert de 2021, qui évoquait le « naufrage » global de l’État face au génocide. Les faits historiques sont pourtant têtus : les 27 avril et 4 juillet 1994, deux délégations du gouvernement intérimaire rwandais, qui menait alors le génocide, étaient reçues à Paris. L’objectif officiel affiché par la France était de pousser vers un cessez-le-feu, alors que le caractère génocidaire des massacres en cours était déjà connu et qu’à date du 4 juillet on estime que plus de 90 % des huit cent mille à un million de victimes avait déjà été assassinées.
Dans ce contexte, trente-deux ans après le génocide, nous devons rappeler le caractère indispensable du recours au principe de compétence universelle. Il permet aux juridictions nationales de poursuivre les auteurs présumés présents sur leur sol lorsque leur extradition vers le Rwanda est impossible. Encore faut-il que cette possibilité soit pleinement mise en œuvre, sans tergiversation, marginalisation des dossiers ou immixtion de l’actualité politique.
L’année 2026 pourrait marquer un tournant. Si en Belgique les procédures piétinent, plusieurs affaires sont en effet en cours en France. Cyprien Kayumba, directeur des services financiers au sein du ministère de la Défense, et chargé de la commande et de la livraison des armes ayant servi au génocide, a été renvoyé aux assises à Paris après l’annulation d’un non-lieu. Claude Muhayimana, accusé d’avoir transporté des tueurs hutus sur des lieux de massacres de Tutsi à Kibuye, dans l’ouest du Rwanda, a été condamné en appel à quatorze ans de réclusion pour son rôle logistique. Par ailleurs, une procédure majeure concerne Agathe Habyarimana, veuve du président Rwandais assassiné en 1994. Soupçonnée d’implication dans le génocide, son non-lieu contesté doit être réexaminé le 8 mai prochain. À cela s’ajoute une plainte déposée fin 2025 contre la Banque de France pour complicité présumée, illustrant l’élargissement des responsabilités potentiellement engagées.
Ne pas reproduire les erreurs du passé
Ces affaires soulignent une exigence fondamentale, celle d’une justice à la fois équitable, indépendante et affranchie des influences politiques. Et l’enjeu est de taille : éviter que le traitement judiciaire du génocide des Tutsi ne reproduise les erreurs du passé, notamment celles observées après la Shoah. De nombreux criminels échappèrent à la justice, donnant lieu à la fin des années 2010 à des procès symboliques de quelques vieillards cacochymes, visant à racheter l’honneur d’institutions judiciaires et politiques trop longtemps indifférentes à l’égard de criminels en fuite.
Il est désormais impératif que cesse toute forme de complaisance institutionnelle ou de lenteur judiciaire. Chaque report, chaque non-lieu contestable, chaque silence politique alimente une forme d’injustice durable pour les victimes et leurs proches. La justice doit être rendue pleinement, sans compromis ni calcul politique. À défaut, c’est la crédibilité même de notre État de droit qui vacille et avec elle notre capacité collective à tirer les leçons des génocides du passé, à condamner ceux du présent et à empêcher ceux à venir.






