Il existe, quelque part sur Internet, un stock de clichés antisémites prêts à être exhumés à la moindre occasion -un peu comme les décorations de Hanoucca qu’on range après la fête, bien conscients qu’on les ressortira l’année suivante.
Le prétexte, cette fois, s’appelle Macklemore. Viré de la tournée d’Ed Sheeran -dont il assurait la première partie- son « affaire » aurait dû rester une brève de la rubrique musique. En moins d’une semaine pourtant, une frange du web a réussi l’exploit de transformer un changement de plateau en épisode digne d’un pamphlet des années 1930.
Le processus est fascinant dans sa rapidité. Ed Sheeran n’a rien déclaré, condamné, ni loué. Il n’a même pas prononcé le mot « Israël ». Peu importe : le réflexe s’est déclenché tout seul, façon chien de Pavlov. Résultat : caricature au nez crochu ressortie du formol, dessin de chanteur roux transformé en vampire sanguinaire flanqué d’un t-shirt Tsahal qu’il n’a jamais porté, et la sempiternelle théorie des juifs qui contrôlent tout, y compris l’industrie musicale, trope-cafard increvable qu’on croyait réservé aux tréfonds du darkweb, où seules poussent les pourritures.
Le sketch le plus savoureux reste sans doute celui du « batteur d’Ed Sheeran », présenté comme LA preuve irréfutable d’un complot. Le photomontage le plus moisi qu’il ait été donné de voir à mon neveu de 7 ans qui a tout de suite repéré l’arnaque montre un kit de batterie -sans musicien- devant l’ombre d’un profil de Juif que Julius Streicher aurait pu accrocher au-dessus de son lit. Le niveau d’enquête -et de troubles mentaux sévères- frôle ici le sublime.
Ce qui frappe surtout, c’est la vitesse de la bascule. Deux mots -Free Palestine- servent parfois de mot de passe universel, dégainé quelle que soit la question posée, un peu comme cette cousine qui ramène toutes les conversations à sa fatigue post-shabbat. Sauf qu’ici, le sujet initial (un changement de programmation pendant une tournée pop) n’a aucun rapport avec le conflit israélo-palestinien, ce qui n’a dérangé personne. Autre chose qui n’a jamais dérangé personne : les tenues de Macklemore sur scène depuis trois ans, probablement empruntées au carnaval d’Alost. Ed Sheeran ne s’était pas prononcé sur la question israélo-palestinienne. Il n’a pas condamné Macklemore pour ses outrances. Il ne s’est jamais déclaré sioniste. Les « antisionistes » lui sont quand même tombés dessus. Et de quoi se sont-ils servis pour l’attaquer ? Des Juifs.
Ce genre de dérapage ne fait honneur à personne, certainement pas aux défenseurs sincères de la cause palestinienne, qui se retrouvent malgré eux assimilés à des gens dont l’engagement politique se limite visiblement à (mal) dessiner des nez crochus et des bouches ensanglantées. Le militantisme réflexe, mécanique, sans lien avec le sujet, n’aide en rien la cause ; il lui sert de meilleur ennemi à ses propres frais.
Ed Sheeran aura appris en une semaine ce que Macklemore a passé ces trois dernières années à perfectionner : la foule anti-juive et anti-israélienne se fiche du contexte. Elle se contrefout des « compréhensions multiples », de « construire des ponts » ou du 7-Octobre. Ces deux mots, test de pureté morale et de loyauté, nous révèlent chaque jour que certains claviers n’attendent qu’un prétexte, n’importe lequel, pour taper (sur le) juif en majuscules.






