Regards n°1129

L’unité NILI, la machine israélienne chargée de retrouver les responsables du 7 Octobre

Créée dans la foulée du 7-Octobre, l’unité Nili est chargée d’identifier et de retrouver ceux qui ont participé aux massacres et à la détention des otages. Près de trois ans plus tard, ses agents sortent pour la première fois de l’ombre et dévoilent les méthodes d’une traque pensée pour durer. Entre renseignement, droit de la guerre, mémoire des jeux de Munich et volonté de dissuasion, Nili incarne aussi la réponse d’un appareil sécuritaire qui cherche à réparer son échec.

Un coin du voile se lève sur l’une des opérations les plus secrètes lancées par Israël depuis le 7 octobre 2023. Pour la première fois, en août plusieurs membres de l’unité Nili se sont exprimés devant les caméras de la chaîne 12. Pendant près de trois ans, cette unité conjointe des services de renseignements intérieurs et de l’armée a méthodiquement identifié, localisé et traqué les hommes accusés d’avoir participé à l’attaque du Hamas et à la détention des otages israéliens.
Visages floutés, voix modifiées dans des locaux rendus méconnaissables, ces agents racontent les coulisses de leur mission. Si l’existence de cette unité et les grandes lignes de ses objectifs étaient connues, ses méthodes et ceux qui la mettent en œuvre étaient jusqu’ici restés dans l’ombre. Pour la première fois, ses agents ont décrit de l’intérieur cette traque qui mêle reconnaissance faciale, intelligence artificielle, interrogatoires et renseignement humain. Une rare plongée dans une opération pensée au lendemain du 7 Octobre autour d’un seul objectif : retrouver, un à un, ceux qu’Israël tient pour responsables du massacre.

La tâche est immense. Plus de 5.000 Palestiniens auraient franchi la frontière depuis Gaza le 7 octobre 2023. À l’été 2026, environ 2.800 noms de la liste Nili sont considérés comme morts, incluant les 1.200 terroristes tués le jour même de l’attaque, tandis qu’environ 300 personnes ont été capturées. Quelque 2.000 hommes recherchés seraient donc toujours en vie dans la bande de Gaza.

Une vengeance qui n’en est pas une

Interrogées, les autorités israéliennes sont unanimes : l’objectif de l’unité Nili n’est pas la vengeance. La nuance est importante pour que ses opérations soient légales. En droit de la guerre, avoir participé aux attaques du 7 Octobre ne suffit pas forcément à faire d’un individu une cible légitime des mois ou des années plus tard. Un membre de la branche armée du Hamas peut être visé en raison de sa fonction au sein d’un groupe armé, mais la situation est plus complexe pour les Palestiniens qui auraient franchi la frontière et participé ponctuellement aux violences sans appartenir à une organisation combattante. Une fois leur participation aux hostilités terminée, les tuer simplement pour les punir de leurs actes passés pourrait être considéré comme une exécution extrajudiciaire.

Cette frontière juridique explique les précautions qui entourent le travail de Nili. Selon les éléments rendus publics sur son fonctionnement, un nom n’est pas ajouté à la liste sur la base d’un seul renseignement. Au moins deux sources indépendantes doivent permettre d’établir la présence de l’individu lors des attaques. Les équipes font usage des images de caméras GoPro ou de vidéos publiées en ligne, reconnaissance faciale, interceptions téléphoniques ou encore se base sur des témoignages recueillis lors d’interrogatoires. Néanmoins, identifier un participant ne signifie pas automatiquement avoir le droit de le tuer. Les frappes doivent également répondre aux règles de ciblage applicables et être examinées juridiquement. Dès 2024, le parquet militaire israélien aurait ainsi empêché certaines opérations contre des participants du 7-Octobre affiliés à aucun groupe armé qualifié de terroriste.

Nili a pourtant été créée après le 7-Octobre précisément pour retrouver ceux qui ont participé à ces massacres. Israël ne peut toutefois pas légalement présenter leur élimination comme une punition pour leurs actes passés. Le discours officiel insiste donc sur la menace qu’ils représenteraient encore. L’objectif ne serait pas de tuer pour punir, mais d’empêcher ces individus d’incarner à nouveau un danger. Une distinction essentielle sur le plan juridique, mais beaucoup moins nette dans le récit qui entoure Nili.

Par son nom, l’unité Nili inscrit d’emblée dans une histoire plus ancienne. Cette appellation reprend celle du premier réseau d’espionnage juif en Palestine ottomane, créé en 1915. Il renseignait les Britanniques, dans l’espoir de favoriser l’établissement d’un foyer national juif. Nili est lui-même un acronyme tiré de la Bible : Netzach Yisrael Lo Yeshaker, généralement traduit par « l’Éternité d’Israël ne mentira pas ». Si le premier Nili œuvrait à la création d’un foyer juif, l’unité créée après le 7-Octobre se présente comme défenseur de ce foyer. Le parallèle prend une force particulière après une attaque vécue par une grande partie de la société israélienne comme la remise en cause de la promesse fondamentale de l’État : offrir aux Juifs un lieu où ils puissent être protégés. En choisissant le nom de Nili, les services israéliens ne donnent donc pas seulement un nom à une unité. Ils replacent la traque des responsables du 7-Octobre dans un récit beaucoup plus large, celui de la survie et de la défense du foyer national juif.

Si le nom de l’unité renvoie à une première histoire, la méthode en évoque une autre. En 1972, Israël lançait une traque similaire après le massacre de onze athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich. Sous Golda Meir, le Mossad est chargé de retrouver les responsables du Septembre noir dans une opération connue sous le nom de Colère de Dieu. La traque s’étendra sur des années. Ali Hassan Salameh, considéré par Israël comme l’un des organisateurs de l’attaque, n’est tué qu’en 1979 à Beyrouth. Et elle connaît aussi ses dérives. En 1973, à Lillehammer, en Norvège, des agents israéliens tuent par erreur Ahmed Bouchiki, un serveur marocain confondu avec Salameh. Plus d’un demi-siècle plus tard, le parallèle avec Nili pèse. Une liste de noms, des hommes à retrouver parfois des années après les faits, et aucune échéance évidente. Les moyens ont changé mais une même question demeure : quand une telle chasse à l’homme peut-elle être considérée comme terminée ?

Une traque faite pour être racontée

En acceptant, près de trois ans plus tard, de montrer cette unité à la télévision, les autorités israéliennes donnent aussi à Nili une fonction supplémentaire. Après le traumatisme du 7-Octobre et la faillite des services de sécurité à anticiper l’attaque, le message adressé au public israélien est celui d’un État qui retrouve ses capacités. Ceux que les renseignements n’ont pas vus venir sont désormais identifiés, suivis et retrouvés un à un. Pour les hommes encore recherchés, le message est tout aussi clair : le temps ne suffit pas à se faire oublier. Et au-delà de la traque actuelle, Nili porte une promesse de dissuasion pour l’avenir. Son existence est un rappel que participer à une attaque de cette ampleur contre Israël, signifie s’exposer à être poursuivi pendant des années, bien après la fin des combats.

L’intérêt de cette mise en scène télévisuelle apparaît particulièrement lorsqu’il s’agit de cibles subalternes. Tuer un geôlier d’otage ou un membre du Hamas qui n’occupe plus aucune place importante dans sa chaîne de commandement peut avoir un effet militaire limité. Faire savoir qu’il a été identifié, retrouvé puis tué des mois ou des années plus tard induit en revanche un message : personne n’est oublié et le temps ne met pas à l’abri.

Cette mise en scène doit pourtant maintenir un équilibre délicat. À l’intérieur d’Israël, Nili répond à une demande de justice et, pour une partie de la population, de vengeance. Sur le plan international, les autorités doivent au contraire présenter cette traque comme une opération militaire encadrée par le droit. C’est aussi ce qui rend sa médiatisation intéressante. En sortant partiellement de l’ombre, Nili ne sert plus seulement à retrouver des hommes. L’unité devient un récit en elle-même. Celui d’un appareil sécuritaire qui, après son échec du 7 Octobre, cherche à montrer qu’il est de nouveau capable de protéger, de retrouver et de frapper, tout en prévenant ses adversaires que le coût d’une prochaine attaque ne s’arrêtera pas avec la fin de la guerre.

Écrit par : Jérémie Renous

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