Le dernier Grand Baromètre Le Soir–RTL Info–Ipsos–VTM–Het Laatste Nieuws, publié le 20 septembre, offre de la situation politique belge une image qui doit retenir l’attention de tout démocrate. Le Vlaams Belang y recueille 27,8 % des intentions de vote et devient ainsi le premier parti flamand. Encore faut-il rappeler que les élections de 2024 avaient déjà fait du Vlaams Belang la deuxième force politique belge représentée au Parlement fédéral et, à égalité avec la N-VA, la première au Parlement flamand.
On pourrait donc s’attendre à ce que le succès de ce parti d’extrême droite constitue, pour ceux qui ont fait de la lutte antifasciste l’un des objets essentiels de leur engagement. Or il n’en est rien, ou du moins pas autant qu’on pourrait le supposer. Il existe ainsi, en Belgique francophone, un paradoxe assez remarquable. Jamais peut-être militants antifascistes, universitaires et artistes engagés n’ont autant parlé du spectre des années trente, de la progression de l’extrême droite en Europe ou de l’appropriation de ses thèmes par les partis démocratiques, et cependant l’ascension du Vlaams Belang, phénomène immédiatement belge et mesurable dans les urnes et les sondages, semble occuper dans leurs préoccupations une place singulièrement secondaire, voire insignifiante.
Cette attitude s’explique en partie par l’inexistence politique de l’extrême droite organisée en Belgique francophone. Ceux qui entendent la combattre n’y rencontrent guère d’adversaire susceptible de siéger dans une assemblée parlementaire. Leur antifascisme tend alors à se concentrer sur les représentations, les discours et les pratiques culturelles. Il devient, pour ainsi dire, un antifascisme sans parti ni militants fascistes à combattre.
Mais, tandis que cet antifascisme se fait plus abstrait en Belgique francophone, un parti d’extrême droite acquiert en Flandre une puissance électorale considérable. C’est là que réside le paradoxe. Ceux qui ont fait du combat contre l’extrême droite une priorité absolue paraissent peu disposés à s’y frotter lorsqu’elle se présente concrètement à eux sous la forme d’un parti susceptible de devenir la première force politique belge, et pas seulement flamande.
Cette attitude paradoxale s’explique aussi par l’attention exagérée que les antifascistes francophones portent à la vie politique française. Elle finit parfois par leur fournir la seule grille de lecture à travers laquelle ils pensent leur propre situation politique. Ainsi, lorsqu’il est question de l’extrême droite, ils discutent longuement de la possibilité d’une victoire de Marine Le Pen à l’élection présidentielle, de l’influence de Vincent Bolloré et de la bataille culturelle conduite par ses médias, etc. Pendant ce temps, le Vlaams Belang, qui n’est pas une éventualité électorale étrangère mais une puissance politique belge déjà constituée, demeure étrangement absent de ces discussions passionnées.
Le danger d’une pareille transposition française n’est pas seulement qu’elle détourne l’attention. Elle empêche la compréhension du Vlaams Belang. Car les problèmes politiques ne se reproduisent jamais à l’identique d’un pays à l’autre. Expliquer le succès de ce parti d’extrême droite à l’aide des seules catégories empruntées à la vie politique française, c’est courir le risque de méconnaître précisément ce qui fait sa singularité. Car loin d’être une métaphore ou une vue de l’esprit, le Vlaams Belang est une réalité belge inquiétante qui tire aussi ses racines du fascisme flamand des années trente, de la collaboration avec l’Allemagne nazie et de la continuité directe avec son prédécesseur, le Vlaams Blok, condamné en 2004 pour racisme.







