Ayant quitté le Likoud, la députée Tally Gotliv a rejoint Otzmat Yehoudit, le parti d’Itamar Ben Gvir. ©Knesset.
Écrit par : Elie Barnavi
Historien, professeur émérite de l’Université de Tel-Aviv et ancien ambassadeur d’Israël
Elie Barnavi
Regards n°1129

Le cercle de la raison

A un mois des élections, comme à chaque échéance, un drame rituel se joue à la Commission électorale centrale : la disqualification des partis arabes. Bien que coiffée d’un juge à la Cour suprême, la Commission est un organisme politique, où les représentants de la coalition au pouvoir disposent d’une confortable majorité. Outre les formations dans leur ensemble, l’interdiction de se présenter aux suffrages des électeurs cible deux individus : Ofer Cassif, le seul député juif de la Liste arabe unifiée (à ne pas confondre avec la Ra’am, la Liste arabe unie de Mansour Abbas, elle aussi visée, où figure en deuxième position un Juif sioniste, ancien haut gradé de la police et vice-ministre de la Sécurité intérieure) ; et Sami Abou Shehadeh, le chef du parti séculier nationaliste Balad, coupable d’avoir publié le 8 octobre 2023, le lendemain du massacre donc, un article misérable où il semblait justifier l’assaut.

La loi prévoit trois motifs possibles de disqualification : la négation de l’existence d’Israël en tant qu’État juif et démocratique ; l’incitation au racisme ; et le soutien de la lutte armée menée par un État ennemi ou une organisation terroriste contre Israël. Le législateur a mis la barre très haut pour empêcher les citoyens d’exercer leur droit à concourir au processus démocratique de sélection de leurs représentants, et aucune des entités et des individus visés, Shehadeh compris, ne l’ont franchie. D’ailleurs, la Cour suprême, peut-être à l’exception de ce dernier, ne manquera pas d’invalider la décision de la Commission électorale, comme elle l’a toujours fait dans le passé. Certes. Mais si cette coalition est reconduite le 27 octobre, il n’y aura plus de Cour suprême.

Le plus cocasse dans cette affaire est qu’au moins l’un des trois partis de la coalition qui ont introduit la demande de disqualification, Otzma Yehoudit, en devrait être un candidat naturel, tout comme la liste de Meir Kahane l’a été dans les années 1980. Son chef, le raciste et violent Itamar Ben-Gvir, est le fier héritier de Kahane. Comme on sait, il est le ministre de la Sécurité nationale, un titre inventé pour lui, et il fait de son mieux pour y promouvoir l’idéologie de son maître. Or, Ben Gvir a déjà annoncé quels portefeuilles il entendait réserver à sa formation dans la prochaine coalition de Netanyahou : la Défense pour lui et la Justice pour la démente Tally Gotliv, une transfuge du Likoud. Dans cette configuration, Israël n’aura plus un problème de gouvernement, mais de régime. En vrac : le démantèlement de l’État de droit, l’émasculation définitive de la Cour suprême et de tous les autres garde-fous légaux, la privation des citoyens arabes de tout droit politique – en clair, un parlement sans Arabes –, la violence débridée et l’accélération du nettoyage ethnique en Cisjordanie, une police et un Shin Beth aux ordres, la marque d’infamie de la trahison au front de tous ceux qui osent se réclamer de la gauche ou simplement de la démocratie libérale. Je n’invente rien, ce beau programme s’affiche au grand jour, sans faux-fuyants ni fioritures.

Au moins, c’est un programme. En face, une opposition désunie, tétanisée par le virage brutal à droite de l’opinion et qui fait assaut de « patriotisme », court comme une poule sans tête derrière les mots d’ordre et les anathèmes de Netanyahou, Ben-Gvir et consorts. A l’exception de la gauche sioniste des Démocrates, cette opposition-là n’a rien à proposer qu’une vague promesse d’« unité » qui ne mange pas de pain, et, surtout, de faire mieux ce que Netanyahou fait. Aucune vision d’avenir, aucune alternative, aucun espoir. Comment, dans ces conditions, gagner une élection, d’autant que l’« unité » en question se veut « sioniste », excluant donc explicitement toute alliance avec les Arabes ?

***

Naza est l’acronyme hébraïque pour « dommage collatéral », soit le nombre de personnes innocentes dont la mort est prévue et intégrée au processus de sélection d’une cible militaire spécifique. C’est aussi le nom d’un documentaire israélien primé à la dernière Mostra de Venise dont tout le monde parle en Israël alors que virtuellement nul ne l’a vu, pour la bonne raison qu’il n’a pas été projeté ici. Le film est basé sur le témoignage anonyme de vingt-quatre militaires des Renseignements, lesquels racontent comment des centaines de victimes ont été délibérément sacrifiées au nom de l’efficacité d’une frappe unique contre un opérateur du Hamas. Comme je n’ai pas vu le film moi-même, je n’évoquerai pas son contenu ni ne disserterai sur ses mérites. Ce qui m’intéresse ici, c’est le phénomène politique. Il peut se résumer ainsi : ce qui compte, ce n’est pas ce que le film montre, bien ou mal, mais le fait qu’on a osé le faire, en apportant, ce faisant, de l’eau au moulin de nos ennemis. L’ensemble de la classe politique, coalition et opposition confondues – oui, Yaïr Golan, le chef des Démocrates, compris –, toute la hiérarchie militaire, en commençant par le chef d’état-major général, ainsi que, à l’exception notable du Haaretz, la presse sur tous ses supports, sont tombés à bras raccourcis sur les deux malheureux réalisateurs, Yuval Abraham et Rachel Szor. Un ministre a proposé de les déchoir de leur citoyenneté. Des manifestations violentes ont été organisées devant le domicile de leurs parents aux cris de « mort aux traîtres ! » – eux-mêmes ne sont pas encore rentrés au pays, car ils craignent le lynchage.

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Les remous provoqués par Naza ne se sont pas encore apaisés qu’une autre affaire a défrayé la chronique. A la veille du Kippour, le président Herzog a gracié Elor Azaria, un soldat condamné en 2017 par une cour martiale à dix-huit mois de prison pour avoir achevé à bout-portant un terroriste palestinien qui baignait dans son sang, grièvement blessé sur le lieu de son forfait. Azaria, qui passait par là, avait décidé de planter une balle dans la tête du Palestinien, qui, à ses dires, « ne méritait pas de vivre ». L’armée ne pouvait pas laisser impuni un acte si manifestement contraire à ses lois. Ici, on ne pouvait pas arguer, comme dans le cas de Naza, d’un quelconque « mensonge », ou « conspiration ». L’acte était signé, filmé, assumé. L’armée n’avait simplement pas le choix. Ce ne fut pas l’avis de l’ensemble du « camp national ». Manifestations, campagnes d’intimidation, articles incendiaires, tout a été tenté pour libérer séance tenante Azaria, « le soldat de nous tous. » Moshé Yaalon, le ministre de la Défense, a fini par démissionner. Netanyahou, qui au début s’est déclaré du bout des lèvres soucieux des « valeurs de Tsahal », a vite compris où soufflait le vent – les sondages indiquaient que les deux tiers des Israéliens demandaient la grâce –, a appelé le père du soldat pour lui faire part de sa solidarité, et s’est dit partisan d’un pardon. Le garçon a vu sa peine réduite à quatorze mois et a été élargi au bout de huit, pour une rentrée triomphale chez lui. Voici son casier judiciaire blanchi par la grâce présidentielle. On ne s’étonnera pas de le retrouver un jour député à la Knesset. Depuis, les exécutions extra-judiciaires sont devenues monnaie courante. Parfois, une caméra est là pour témoigner, le plus souvent on n’a que le témoignage de la famille de la victime, c’est-à-dire de personne.

***

Élargissons un peu la focale. Voici une trentaine d’années, Alain Minc forgeait une expression qui devait faire florès : le « cercle de la raison ». Dans son dernier essai*, il le définit ainsi : « A l’intérieur du cercle : ceux qui acceptent l’économie de marché, l’ouverture européenne, la libre circulation des capitaux, la discipline budgétaire, l’indépendance des banques centrales. Au-dehors : les autres – ceux qui prétendent gouverner contre les contraintes du monde tel qu’il va. » Ainsi défini, ce cercle de la raison est étroitement économique, mais ses présupposés sont politiques, voire philosophiques : l’État de droit, les libertés fondamentales, la prépondérance de l’individu, bref, la démocratie libérale.

Le problème avec ce concept est double : d’une part, il n’est valable que lorsqu’il repose sur un consensus solide, lequel présuppose lui-même que la plupart des membres d’une société donnée y trouvent leur intérêt ; de l’autre, il néglige la part d’émotion, de passion et d’irrationalité des acteurs sociaux. Autrement dit, le cercle de la raison a tendance à se rétrécir si des catégories sociales entières estiment qu’elles n’y ont pas leur juste place, soit parce qu’elles estiment y être mal loties, soit parce que des considérations autres que l’intérêt économique bien compris – la nation, la race, la religion – deviennent prépondérantes. Le plus souvent, on a une combinaison des deux.

Non, ce n’est pas à l’Amérique de Trump que je fais référence, ni au Brexit, dont la plupart des Britanniques, qui ont habité plus que d’autres ce cercle magique, ni à la France qui risque bientôt d’en sortir. Mais à Israël, qui titube sur ses marges.

Pourtant, nous en étions membres de droit. Malgré des conditions de départ catastrophiques, nés dans la guerre et grandis sans la guerre, dépourvus de traditions démocratiques et forcés par les circonstances à bricoler une nation, des institutions et une culture nationale, nous nous sommes accrochés au char occidental et avons intégré tant bien que mal le club exclusif du cercle de raison.

Et puis, quelque chose s’est cassé. What Went Wrong ? demandait l’orientaliste Bernard Lewis au tournant de ce siècle dans un ouvrage célèbre à propos de la civilisation islamique. « Que s’est-il passé ? » peut-on, doit-on se demander aujourd’hui à propos d’Israël. Vaste question, à laquelle il est évidemment exclu que je m’attelle ici. Disons, pour résumer grossièrement, la combinaison délétère d’un faisceau de raisons démographiques, idéologiques et politiques. Et un élément décisif qui a servi, tout à la fois, de révélateur et d’accélérateur : la guerre des Six-Jours de juin 1967 et la conquête de la « Judée-Samarie ». Comment, ainsi partis, réintégrer un jour le cercle de la raison ?

 

Écrit par : Elie Barnavi
Historien, professeur émérite de l’Université de Tel-Aviv et ancien ambassadeur d’Israël
Elie Barnavi

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