En Belgique comme en France, le port du voile dans le milieu scolaire est un sujet sur lequel on « adore » se déchirer régulièrement. Et si le thème électrise facilement les intervenants, on oublie qu’il n’y a peut-être pas que la religion qui devrait rester hors des salles de classe.
Dans une récente interview, publiée sur la plateforme de l’INA (Institut National des Archives), l’imam Kahina Bahloul réagissait à des images d’archives qui lui étaient soumises et qui remontaient brièvement le fil du débat autour du voile en France depuis la fin des années 1980. Alors que l’argument habituellement utilisé contre l’interdiction de ce vêtement à l’école consiste à dire qu’elle nuit à la liberté de culte et donc à la liberté de l’individu, l’imam française y postulait, au contraire, que le voile n’étant mentionné nulle part dans le Coran, il n’était donc pas un vêtement religieux ; sa conclusion était que le voile ne pouvait être interdit, puisque la laïcité concerne la religion, et que dans ce cas précis, on était plutôt dans le registre de l’identitaire. Cette remarque, si elle n’est pas infondée, devrait à elle seule nous rappeler que si le concept de laïcité est fondamental, il est insuffisant, en particulier dans le domaine de l’enseignement.
Pour commencer, notons qu’entre ce qui est écrit et ce que les croyants interprètent ou pratiquent, il y a une différence. La religion ne se limite pas aux textes. Par exemple, les tenues traditionnelles des hommes juifs orthodoxes, faites de grands caftans noirs et de schtreimels, ne sont pas non plus, à proprement parler, des vêtements religieux. Il n’est écrit nulle part « tu t’habilleras comme Rabbi Jacob ». Mais ces tenues, inspirées par l’ancienne aristocratie polonaise, ont évidemment une portée identitaire que personne ne peut nier (vêtement austère mais voyant qui permet de se distinguer des autres) et une portée religieuse que les hommes leur ont conférée, même si elles n’étaient pas décrites aussi explicitement dans les textes.
Ensuite, penser qu’il suffit de dire « ce n’est pas un vêtement religieux » pour régler la question, c’est passer à côté de la démarche philosophique et intellectuelle qui se trouve derrière les interdictions vestimentaires dans l’enseignement public. Ou qui devrait toujours s’y trouver. La focalisation sur le religieux est compréhensible et légitime, parce que ce dernier est, par nature, irrationnel, et charrie derrière lui une longue tradition de guerres et autres barbaries, mais le besoin de neutralité ne se limite pas au domaine confessionnel. Toute opinion peut devenir irrationnelle et tyrannique lorsqu’on ne lui pose pas de barrières (« tout anticommuniste est un chien », disait Sartre). C’est d’ailleurs pourquoi les signes religieux ne sont pas les seuls éléments vestimentaires qu’un établissement peut vous demander de retirer.
En principe, si vous portez des chaussures avec le sigle « anarchie » ou certains vêtements d’inspiration punk – toute ressemblance avec des faits vécus pendant une adolescence bruxelloise serait purement fortuite – on pourra vous dire de ne plus venir à l’école vêtu de la sorte. Et il en sera de même si vous affichez un T-shirt avec le symbole du parti communiste ou le visage de Che Guevara et ce, même si vous prétextez avoir des racines russes ou cubaines. Si les couvre-chefs sont interdits à l’école et que vous vous obstinez à passer outre pour raison « d’identité », vous n’aurez, là non plus, rien à faire dans les murs de l’établissement.
Empêcher la pensée de se soumettre
L’idée d’Henri Poincaré, défendue originellement par l’ULB, que « la pensée ne doit jamais se soumettre, ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n’est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle, se soumettre, ce serait cesser d’être », résume à elle seule ce qui devrait être la boussole philosophique de l’enseignement. Et ce refus de soumission de la pensée, ce refus du déterminisme et de l’assignation, il s’applique évidemment à la religion, mais aussi à tout ce qui constitue l’identité d’une personne ; ses racines familiales, son héritage culturel, ses penchants politiques.
Or, c’est aujourd’hui, plus que jamais, que ces principes d’éducations doivent être défendus et préservés. Pour s’en convaincre, il suffit de s’arrêter un instant sur ce qui fait le quotidien de la jeunesse actuelle, entourée de technologies numériques. On sait combien les réseaux sociaux enferment toujours plus leurs utilisateurs dans leurs appartenances identitaires. Et si cette génération passe un temps considérable sur ces réseaux et s’y « informe », c’est aussi là qu’elle forge ses opinions, et souvent pour le pire.
En 2024, Hugo Micheron, docteur et chercheur en sciences politiques, mais aussi enseignant à Science Po Paris, avait mené une expérience avec ses 50 élèves : créer de nouveaux comptes totalement neutres sur TikTok, chercher uniquement le mot « islam » dans la barre de recherche, et observer au bout de combien de vidéos, suggérées par le site, ils tombaient sur des contenus salafistes. Comme il l’expliquait sur le plateau de l’émission Quotidien en mai 2025, le constat fut sans appel : « on ne dépassait jamais cinq vidéos (…) et [c’était] du contenu indiscutable, des gens entièrement voilés qui disaient qu’il fallait voiler des fillettes de sept ans. Ça veut dire qu’une mouvance radicale ultra-minoritaire est propulsée par un algorithme chinois. » Hugo Micheron concluait en soulignant que l’islamisme n’était qu’un sujet parmi d’autres que l’algorithme mettait en avant sur ces plateformes, et de préciser que, de la même façon, cette technologie pouvait aider les ingérences et manipulations de puissances étrangères, notamment russes.
Cette expérience est intéressante dans ce qu’elle dit du danger de la désinformation, mais surtout, parce qu’elle montre à quelle vitesse des éléments anodins d’un profil utilisateur sont accentués et caricaturés par les sites eux-mêmes. Et il n’y a pas que l’idéologie du propriétaire du site qui en est la cause. Les algorithmes de tous ces réseaux sociaux sont surtout calibrés pour être rentables, c’est-à-dire garantir un flux constant de contenus qui vous empêchent de lâcher votre téléphone. Or, quel est le premier élément qui peut vous faire dire « allez, ça suffit pour aujourd’hui », ou, plus simplement « je regarderai ça plus tard » ? L’ennui ou le manque de temps. Donc, les formats longs. Ces formats existent mais il faut les chercher soi-même et prendre le temps de s’y plonger. La nuance demande qu’on lui consacre du temps.
Quel autre élément pourrait vous pousser à lâcher un instant le monde numérique ? Une contrariété. Donc, par exemple, si l’on est un peu bougon, une personne d’opinion contraire à la vôtre ou un fait qui ne va pas dans votre sens et vous heurte.
La résultante est un flot ininterrompu de contenus courts et réducteurs qui, souvent, nous confortent dans nos opinions jusqu’à les radicaliser et captent l’attention par leurs formules simples, frappantes, efficaces et « divertissantes ». S’ajoute enfin à cela un autre effet pervers : le monde numérique étant d’une grande brutalité, l’envie de se replier sur « sa communauté » (religieuse, ethnique, culturelle, philosophique) se fait encore plus forte.
Ne jamais dire « venez comme vous êtes »
Au regard de tout ceci, il est facile de comprendre comment chaque utilisateur se retrouve très vite pris dans une bulle de pseudo-semblables qui va le rendre toujours plus hermétique à l’altérité et aux opinions divergentes. Entre les drapeaux étrangers et les pronoms brandis en en-tête sur les profils, les mots-clés et les lexiques propres à sa bulle idéologique ou communautaire, postés pour annoncer fièrement la couleur, tout nous ramène à l’identitaire et aux étiquettes bien affichées.
C’est contre tout cela que l’école doit lutter – l’école ou l’enseignement en général, car avoir 18 ans ne vous immunise pas contre la radicalité ou l’enfermement idéologique. Lorsque l’on entre dans une salle de classe, la dernière chose que l’on devrait entendre c’est « venez comme vous êtes ». Le message de l’enseignant devrait, au contraire, toujours être : « Je vous donne des outils, vous en ferez ce que bon vous semble dans la vie, mais en cet instant, je ne vous demande pas votre « carte identitaire », je ne vous demande pas votre avis sur la dépénalisation de l’avortement, l’histoire de la Shoah, ou la théorie de Darwin ; en cet instant, JE parle. Venez vierges de toute croyance, vierges de toute idée préconçue, mettez vos religions et appartenances familiales ou politiques à l’entrée de la classe et tentez, autant que faire se peut, de vous présenter en cours comme une feuille blanche, un livre à remplir. »
Le débat autour du voile à l’école, qui agite autant la Belgique que la France, est le plus bruyant, car il cristallise le rejet des uns de la laïcité, le rejet des autres de la diversité et de la différence, l’instrumentalisation par l’extrême-gauche, l’instrumentalisation par l’extrême-droite, la crainte générée par la montée des populismes dans le monde et la crainte générée par l’islamisme et le djihad. Mais cette polémique éternelle n’est que la pointe émergée de l’iceberg. Pour un enseignement apaisé, sain, et productif, c’est toutes les injonctions identitaires qui doivent être refusées. C’est, d’ailleurs en les refusant toutes sans fléchir que personne ne pourra se sentir ou se dire stigmatisé.






