Auschwitz Graffiti, Adrien Le Bihan

Henri Raczymow
Je lis, tu lis, ils écrivent : Adrien Le Bihan, Auschwitz Graffiti, 2e édition, Cherche-bruit, 111 p
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Le projet d’Adrien Le Bihan débute au printemps 1996. Il travaille alors à l’institut français de Cracovie et, comme on annonçait le voyage officiel du président Jacques Chirac en Pologne et son désir de se rendre au camp d’Auschwitz, Le Bihan se vit chargé de compiler, dans le Livre d’or du musée, quelques écrits bien sentis. Chirac en ferait son miel. Le Bihan se piqua au jeu, s’acquitta dûment de sa mission diplomatique et engrangea, pour son propre compte, ces inscriptions intéressantes. Tout le temps de la Pologne communiste, rien n’indiqua « que l’immense majorité des prisonniers étaient juifs ». La mémoire du camp est alors dédiée « au martyre du peuple polonais et d’autres peuples ». La propagande communiste s’y déploie. Si les Juifs n’existent pas, en revanche, les fascistes pullulent à l’ouest. Ceux que les nazis voulaient exterminer sont nécessairement des « antifascistes », des héros. Un Fidel Castro (visite du 8 juin 1972) ne décevra pas notre attente : « A ces extrémités fut capable d’en venir l’idéologie du capitalisme et de l’impérialisme (…) ce que j’ai vu aujourd’hui me rappelle ce que les Yankees font maintenant au Vietnam… » Un degré supplémentaire est franchi avec le Syrien Nabih Akel, conseiller du président Hafez el-Assad (visite du 3 juin 1984). De lui, on pouvait craindre le pire. Il déplore les crimes nazis puis enchaîne (en français puis en anglais) : « Il y a aussi de nos jours de tels massacres encore plus cruels commises [sic] par des confrères à ces martyrs contre les arabes (…) Les massacres de Deir-Yassin, Sabra, Chatila, et bien d’autres témoignent clairement de cette pratique ». La plume d’Adrien Le Bihan, se fait volontiers ironique à l’égard de l’usage abusif du mot « paix », qui ne dérange personne, mais sonne faux. Car qui aime la guerre ? D’où l’insuffisance de cette inscription tant de fois répétée : Never again qu’appose par exemple l’actrice militante Jane Fonda en février 1987, suivie en mai de la même année par le ministre belge des Affaires étrangères Leo Tindemans : « Que cela ne puisse plus jamais, plus jamais se reproduire ». 

Primo Levi, que cite opportunément Le Bihan, nous avait prévenu : « Auschwitz n’a rien à voir avec la guerre ». Le Bihan apprécie la précision des termes. C’est ainsi qu’il sait gré au chancelier Helmut Kohl, dans sa visite du 14 novembre 1989, d’avoir indiqué que les victimes d’Auschwitz furent surtout juives et que les bourreaux furent allemands. La mémoire israélienne n’échappe pas à la vigilance de notre décrypteur. La vindicte peut tomber sur le propos de Shimon Peres du 29 novembre 1989 : « Le peuple d’Israël n’oubliera pas ceux qui ont été exterminés ici. Le peuple d’Israël saura contenir ceux qui, à l’avenir, le menacerait ». Commentaire d’Adrien Le Bihan : « Shimon Peres s’exprime au nom de l’Etat d’Israël, non pas du peuple juif tout entier ». Or, précisément, on a bien lu : le peuple d’Israël et non l’Etat d’Israël. Shimon Peres s’exprime ici en français, et non en hébreu. Adrien Le Bihan ignore sans doute que « peuple d’Israël », en hébreu am Israel signifie très précisément « peuple juif ».

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