Mémoires juives du Triangle à Anderlecht

Roland Baumann
Proches de la gare du Midi, dans le quartier de Cureghem, les rues Limnander, Lambert Crickx, et de l’Autonomie, forment un triangle. Une excellente publication retrace l’histoire de ce haut lieu de la vie juive bruxelloise.
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Le quartier de Cureghem (Anderlecht), créé à partir de 1859, accueille d’abord des Juifs hollandais et français. Plusieurs vagues d’immigrés juifs d’Europe de l’Est y affluent, de la fin du XIXe siècle à l’entre-deux-guerres, renforçant une population souvent active dans les secteurs du vêtement et de la maroquinerie. Œuvre de l’architecte juif anversois Joseph De Langhe, la synagogue de la communauté israélite orthodoxe de Bruxelles, rue de la Clinique, est inaugurée le 6 avril 1933. De nombreux Juifs de Cureghem sont déportés et assassinés sous l’Occupation.

Après 1945, des survivants y reconstruisent la vie juive. Certains se spécialisent dans le commerce de gros du prêt-à-porter à partir des années 1960. Les petits ateliers de confection familiaux disparaissent et le quartier commence à se vider de ses habitants juifs. Sous l’impulsion de quelques grossistes, le Triangle textile devient l’équivalent belge du Sentier parisien, attirant les détaillants de Bruxelles, de Flandre, de Wallonie et même des Pays-Bas, qui y font leur choix, paient et emportent leurs achats : « cash and carry ». Dans les années 1990, les boutiques du Triangle ne résistent pas au déferlement des grandes enseignes internationales (Zara, Kipling, etc.) et des importations d’Asie. Les boucheries, épiceries, boulangeries et restaurants juifs du quartier ont aujourd’hui disparu, tout comme l’Athénée Maïmonide, première école juive de Bruxelles, fermée en juin 2017. Le Triangle conserve un patrimoine architectural exceptionnel d’immeubles à appartements de style Beaux-Arts, Art nouveau et Art Déco, qui souvent gardent une fonction commerçante au rez-de-chaussée. L’ancien immeuble de la Prévoyance Sociale, square de l’Aviation, siège du Cegesoma et du Service des Archives des Victimes de la Guerre, attire de nombreux chercheurs et étudiants.

Le Triangle à Anderlecht : Mémoires juives d’un quartier (Éditions de la Fondation de la mémoire contemporaine) est le fruit d’un projet de longue haleine. Recueil d’interviews d’anciens tailleurs, maroquiniers, commerçants et grossistes du quartier, cet ouvrage richement illustré de photographies et de documents d’archives, nous transmet la mémoire de ces habitants juifs du Triangle qui, à travers leurs souvenirs, décrivent la vie économique et culturelle du quartier, dans un récit polyphonique émouvant et ponctué d’anecdotes et de faits tirés du quotidien de la rue juive. Articulé autour de l’histoire du quartier et de ses habitants immigrés, ce livre tout public se veut aussi un outil pédagogique pour l’action culturelle au sein des écoles afin de sensibiliser les jeunes au patrimoine multiculturel de ce quartier anderlechtois. L’initiateur du projet, Albert Aniel, « ancien enfant du quartier », est né à Bruxelles dans une famille de survivants. 

Albert Aniel, Barbara Dickschen, Alain Mihály, Sophie Milquet, Sarah Timperman, Yannik van Praag, Le Triangle à Anderlecht : Mémoires juives d’un quartier, Éditions de la Fondation de la Mémoire Contemporaine.

Son père, tailleur, a des magasins rue Wayez, chaussée de Louvain et à la Chasse. Albert étudie le cinéma et la photographie aux États-Unis. Rentré en Belgique, il travaille pour des institutions juives (CCLJ, Consistoire israélite) puis mène une carrière de photographe et d’enseignant. Après le décès de son père en 1998, il s’intéresse à la vie juive du Triangle. « J’ai voulu retracer le parcours de ces commerçants ou artisans et, à travers leur histoire, raconter la reconstruction de la vie juive d’après-guerre à laquelle a participé mon père », explique-t-il. « J’ai grandi au-dessus d’un magasin de vêtements où je devais parfois descendre en vitesse pour recevoir les clients. J’ai travaillé longtemps sur ce projet, interviewant les gens pour qu’ils me racontent leur vie d’artisan ou de commerçant, etc. J’ai rencontré des commerçants, des gens qui faisaient du détail, du gros, des petits artisans comme des maroquiniers, etc. J’ai privilégié les interviews orales, car les personnes sont plus à l’aise. J’ai rencontré des commerçants dont les récits soulignent, de façon sous-jacente, la présence de la Shoah. La plupart sont des enfants cachés, ou des enfants d’enfants cachés. Je me suis aussi intéressé à l’histoire récente du quartier, aux facteurs d’intégration. Le Triangle d’aujourd’hui consiste en des commerces indo-pakistanais, chinois et africains… un quartier d’immigration, où on peut se reconstruire, puisque l’on a quitté son lieu de vie pour aller habiter ailleurs ! Un lieu de passage très hétéroclite, mais où subsistent quelques enseignes et des traces de la vie juive ! »

Souhaits d’intégration et rêves de réussite

La Fondation de la Mémoire contemporaine et la Fondation Auschwitz se sont associées au projet d’Albert Aniel pour réaliser ce livre, y intégrant des analyses historiques et y ajoutant d’autres témoignages afin de documenter plus d’un siècle d’histoire de vie juive. L’équipe éditoriale a aussi rassemblé une importante iconographie restituant ce monde disparu : photos de familles, vues d’ateliers de confection et de boutiques, publicités d’époque, factures de magasins, etc. Comme le soulignent ses éditeurs, cette recherche mémorielle et historique sur le Triangle permet d’inscrire les événements liés à la Shoah dans un temps plus long, elle ne se limite pas à l’expression d’une mémoire douloureuse mais nous transmet aussi « les souhaits d’intégration, les rêves de réussite, les questions d’éducation et de transmission, les histoires de famille et d’amitié, l’attachement au quartier et à la communauté ». Cette histoire juive du Triangle s’inscrit aussi dans le récit plus vaste des migrations et permet « d’ancrer le savoir historique dans le quotidien le plus immédiat des habitants actuels de la commune. Ils reconnaîtront ici les noms de rues, les écoles, les bâtiments, qui se trouveront ainsi dotés d’une profondeur particulière. »

« Que nous raconte l’histoire du Triangle, sinon l’incroyable esprit de résilience de la judaïcité belge au sortir de la Shoah ? », s’interroge l’historien Joël Kotek dans sa préface, Le Triangle : territoire de résilience. Comme le souligne aussi cet historien, le quartier, où ne subsistent aujourd’hui que de rares vestiges de sa vie juive, conserve cependant sa synagogue de la rue de la Clinique, aujourd’hui classée et assurément ce livre documente admirablement l’histoire juive du Triangle anderlechtois : « Modèle d’intégration entre mémoire et regard vers l’avenir, entre dynamique communautaire et ouverture à l’autre. » Bref, un ouvrage incontournable d’histoire et de mémoire sur un quartier qui, pendant plus d’un siècle fut un haut lieu de la vie juive bruxelloise…

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