Eric Zemmour est-il raciste ?

Nicolas Zomersztajn
Le journaliste français Eric Zemmour affiche ses idées très marquées à droite sur l’évolution de la société française depuis Mai 1968 qu’il juge responsable de tous les maux. Avec sa critique virulente de l’antiracisme et ses affirmations sur l’islamisation de la société et l’impossible assimilation des musulmans à la France, faut-il le considérer comme raciste ? Une question à laquelle le sociologue français Michel Wieviorka et le philosophe belge François De Smet s’efforcent de répondre.
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Michel Wieviorka  Il y a chez ce polémiste des éléments de racisme, même si ses propos recouvrent encore d’autres choses. Tout d’abord, il faut dire qu’il vient signifier à sa manière une décomposition de la vie intellectuelle en France. Il exprime sur des positions extrémistes une dérive de la droite dont l’univers était traditionnellement plus raisonnable. Sa pensée est réactionnaire. Elle se veut historique, alors qu’elle n’a pas la moindre rigueur scientifique. Il ne fait que flatter ce qu’il y a de plus abject dans un pays comme la France.

François De Smet  Il est légitime de se poser la question parce que Zemmour est un provocateur qui se situe précisément sur la ligne jaune. Il n’a qu’à faire un pas en avant ou un pas en arrière pour que tout change. J’ignore si, au fond de lui-même, il est raciste ou animé par la haine d’un groupe. En revanche, il parait convaincu qu’il existe des groupes inassimilables à la nation française. On pourrait tirer de son constat l’idée que tous les musulmans forment un groupe monolithique incapable de s’assimiler à la France. Il est habile parce qu’il se cantonne dans le constat. Cela agace d’ailleurs ses adversaires, car il est difficile de trouver chez Zemmour quelque chose qui ressemble à une proposition. Mais à force de ne rien proposer et de se borner à dresser des constats déprimants de situations pré-guerre civile, il suscite légitimement chez ses interlocuteurs ou ses lecteurs des réponses univoques : si l’on veut tirer des conclusions rationnelles des constats de Zemmour, il ne reste pas de nombreux partis politiques pour lesquels il faut voter. Il fait donc preuve d’une fausse candeur, alors qu’il sait qu’il est un acteur politique et que ses constats seront utilisées par l’extrême droite raciste.

Faut-il l’interdire ?

M. Wieviorka  Il faut se limiter au respect de la loi. Ni plus, ni moins. S’il tient des propos à caractère raciste, et de manière plus générale, s’il se place à, travers ses propos en dehors de la loi, il doit être sanctionné. Pour le reste, à chaque média ou à chaque association de prendre ses responsabilités lorsqu’ils l’invitent à prendre la parole. Il est toutefois regrettable de voir que des espaces médiatiques où il ne devrait pas s’exprimer lui sont ouverts. Des personnages de ce type ne devraient pas avoir la bénédiction de ceux qui façonnent les programmes des grands médias. Mais cette question ne se tranche pas à coups d’interdits. Les téléspectateurs, les auditeurs et les lecteurs doivent aussi faire savoir aux médias qu’il est malsain d’accorder une place à un polémiste comme Zemmour.

F. De Smet  Zemmour flirte avec la ligne jaune, comme tout provocateur. D’une certaine manière, on a besoin de gens comme lui qui testent les limites de la liberté d’expression. Il adopte surtout une posture antisystème, selon laquelle il dit une vérité que personne ne veut entendre. Et si Zemmour n’est pas prudent, il peut alors glisser vers une « dieudonnisation », c’est-à-dire s’enfermer dans une solitude où il ne s’adresse plus qu’à un public haineux qui ne le suit que sur ses excès et ses amalgames les plus douteux. On pourrait ainsi voir Zemmour se transformer en icône d’un public d’extrême droite. Mais, il faut laisser ce personnage s’exprimer. Toute censure a priori est insupportable. S’il franchit la ligne jaune ou s’il commet une infraction à la loi, alors il faut sanctionner. Je trouve cela dommage d’empêcher Zemmour de présenter son livre dans une librairie ou de le priver d’antenne dans une émission où un autre journaliste lui opposait la contradiction dans un débat à bâtons rompus. C’est beaucoup plus porteur de démonter les amalgames grossiers de Zemmour en lui opposant des arguments ou des éléments précis.

On a le sentiment que Zemmour veut se présenter comme un pamphlétaire de la fin du 19e siècle. N’est-il pas un personnage anachronique ?

M. Wieviorka  Je dirai plutôt qu’il flatte ce que la société française a de plus réactionnaire. Quand on est réactionnaire, on regarde inévitablement vers le passé. Il est vrai qu’il aime emprunter des postures identiques à celles de pamphlétaires de la fin du 19e siècle. Il faut toutefois constater qu’il n’a pas le talent d’un Maurice Barrès !

F. De Smet  Zemmour dénonce virulemment Mai 1968 qu’il présente comme la source de tous les maux de la France. Il s’accroche à l’idée d’une France éternelle et naturelle. Il se trompe complètement, car aucune nation n’est éternelle ni naturelle. Les nations sont des constructions humaines. Zemmour ne se résout pas à la contingence des choses. Il a une peur obsessionnelle de la perte d’identité. Ce faisant il flatte, non pas une peur française, mais une peur universelle de dilution ou de disparition. Zemmour ne fait que mettre en évidence le syndrome des « agendas cachés » : il y a d’une part une population autochtone ou dite « de souche » qui a le sentiment d’être envahie par un ou plusieurs groupes plus homogènes et plus solides culturellement. Cette population autochtone estime donc qu’elle va se faire bouffer par ces groupes et qu’elle va disparaître. Mais d’autre part, il y a ces populations allochtones ou issues de l’immigration qui partagent aussi ce sentiment que, la société d’accueil veut à tout prix leur faire subir un processus d’assimilation totale aboutissant à une disparition complète de leur identité ! En gros, elles pensent que la société ne peut les accepter que si elles renient leurs racines culturelles ou religieuses. Dans les deux cas, on imagine que l’autre nourrit un agenda caché à son égard. Et en période de crise, chaque signe d’une crainte d’agenda caché alimente l’autre.

Eric Zemmour incite-t-il à la haine ?

M. Wieviorka  Il faut garder le sens des proportions. Je ne ferai pas de lui un personnage qui incite à la haine. Il ne fait qu’exprimer à sa manière des pulsions et des modes de pensée pouvant véhiculer des préjugés dans l’air du temps de certains milieux. S’il recueille autant de succès, c’est surtout en raison de l’absence criante d’une pensée démocratique et progressiste : nous n’avons plus les grandes ou petites figures intellectuelles des années 1950 et 1960 qui intervenaient dans l’espace médiatique. Je suis frappé qu’on puisse laisser passer les contrevérités historiques de Zemmour sans les démonter une bonne fois pour toutes. Comme si un affaiblissement de la pensée rigoureuse s’était installé dans les décombres de la vie intellectuelle française.

F. De Smet  La comparaison avec un prédicateur islamiste est ennuyeuse parce qu’elle est pertinente ! On a d’un côté Zemmour qui sous-entend qu’il faut que les musulmans quittent la France pour éviter le suicide du pays, et même s’il ne l’a pas dit, il invite son lecteur à tirer cette conclusion. D’un autre côté, il y a un prédicateur qui invite les musulmans à nourrir leurs enfants dans la haine des Juifs. Il est vrai que dans ce cas, il y a une véritable incitation à la haine, un encouragement à passer à l’acte. Il y a donc entre ces deux hommes une différence d’intensité, mais la comparaison est intéressante parce qu’elle nous force à réfléchir à la question de l’incitation à la haine. Zemmour se situe évidemment quelques crans en dessous d’un prédicateur islamiste comme Al-Suwaïdan, mais il invite toutefois ses lecteurs à en tirer des conclusions haineuses.

L’identité juive d’Eric Zemmour doit-elle être prise en considération dans ce débat ?

M. Wieviorka  Non. Ce que dit Zemmour peut flatter aussi une partie du monde juif. Il n’en est pas devenu pour autant son icône. Cette place est à mon avis occupée aujourd’hui par un intellectuel comme Alain Finkielkraut. Il est d’ailleurs intéressant d’établir un parallèle entre ces deux hommes, car le parti pris de Zemmour est plus cohérent que celui d’Alain Finkielkraut à l’échelle de la France. Zemmour ne s’affiche jamais comme porteur d’une identité juive. Il ne cesse de se présenter comme un citoyen français, alors qu’Alain Finkielkraut véhicule l’image d’un intellectuel très attaché aux valeurs républicaines, tout en demeurant l’icône d’un monde juif communautaire. Cette contradiction n’existe pas chez Zemmour, précisément parce qu’il est à ce point réactionnaire : il est tellement installé dans le passé qu’il se raccroche à la figure dépassée du Français israélite suivant scrupuleusement la devise de Clermont-Tonnerre : « Tout aux Juifs en tant qu’individus, rien en tant que nation ». Selon ce modèle républicain, on est juif uniquement dans la sphère privée, mais certainement pas dans l’espace public. De ce point de vue-là, Alain Finkielkraut est en rupture avec ce modèle républicain.  

Sociologue, Michel Wieviorka est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Ses recherches portent sur la notion de conflit, le racisme, l’antisémitisme, les mouvements sociaux, la démocratie, ainsi que sur les phénomènes de différence culturelle. Il a publié de nombreux livres sur ces thématiques. A la demande du ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, il a rédigé un rapport sur la diversité en France, publié en 2008 chez Robert Laffont où il dirige par ailleurs la collection « Le monde comme il va ». Il a publié en 2014, L’Antisémitisme expliqué aux jeunes (éd. Seuil).

Docteur en philosophie de l’Université libre de Bruxelles (ULB), François De Smet a travaillé plusieurs années dans le monde politique et il poursuit ses recherches en philosophie politique à l’ULB où il est collaborateur scientifique au CIERL. Il est également présent dans plusieurs associations en matière de culture, de diversité ou d’égalité des chances. Ancien vice-président du MRAX, François De Smet a notamment publié en 2008 Colères identitaires, essai sur le vivre-ensemble (éd. EME). Son dernier livre, publié en 2014, est consacré à la probabilité de trouver dans les discussions une comparaison impliquant les nazis ou Hitler : Reductio ad Hitlerum. Une théorie du point Godwin (éd. PUF).

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