Idit Rosenzweig: Madame l’ambassadeur d’Israël à Bruxelles

Nicolas Zomersztajn
Idit Rosenzweig-Abu est la troisième femme nommée à la tête de l’ambassade d’Israël à Bruxelles. Forte d’une expérience au ministère des Affaires étrangères, cette diplomate revient à Bruxelles où elle avait déjà passé cinq ans comme ambassadeur adjoint et comme porte-parole de la représentation auprès de l’Union européenne et de l’OTAN. Dans l’entretien qu’elle a accordé à Regards, elle aborde les priorités de sa mission.
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Quel souvenir gardez-vous de votre premier séjour à l’ambassade de Bruxelles entre 2014 et 2019 ?

Idit Rosenzweig : L’expérience que j’ai pu y acquérir sera évidemment précieuse. Durant ces cinq ans passés à Bruxelles, j’ai appris à connaître la Belgique. Je ne dois donc pas consacrer tout un temps d’adaptation pour me familiariser avec les dossiers et les questions que traite notre ambassade à Bruxelles. C’est un atout qui me permet de mieux connaitre les perspectives, les opportunités et les limites de mon action en tant qu’ambassadeur d’Israël. Durant mon premier séjour à Bruxelles, la coalition en place au gouvernement fédéral était plus homogène puisqu’elle ne comprenait que la N-VA et les libéraux. Mais il y avait aussi un contexte différent d’aujourd’hui : les attentats terroristes qui ont visé Bruxelles en mars 2016. J’en ai encore un souvenir très précis car ma mère était venue me rendre visite. Et ce jour-là, en quittant mon domicile, nous avons vu passer de nombreuses ambulances et voitures de police. J’ai alors dit à ma mère qu’il se peut qu’il y ait eu un attentat et elle m’a répondu que nous sommes en Belgique et que je devais me débarrasser de mes réflexes israéliens. Elle pensait qu’il s’agissait sûrement d’un accident de la circulation. Hélas, ce furent deux attentats simultanés. Dans les semaines et les mois qui les ont suivis, le gouvernement belge nous a sollicités pour entamer une coopération dans le domaine de la sécurité des aéroports. Des délégations belges de différents corps de police sont venues en Israël pour se former à des procédures de sécurité que nous avions mis en place depuis plusieurs années à l’aéroport Ben Gourion.

Comment évaluez-vous les relations bilatérales entre Israël et la Belgique ? Que faut-il améliorer, s’il faut améliorer quelque chose ?

I.R. : J’aimerais que les relations bilatérales que nous avons avec la Belgique prennent la forme de celles que nous avons développées avec la France ou les Pays-Bas. Les gouvernements de ces pays, et surtout celui de la France, peuvent être parfois critiques envers Israël, notamment en ce qui concerne la question palestinienne. Mais ils veillent à maintenir des relations bilatérales florissantes dans tous les domaines. Les critiques que la France ou les Pays-Bas peuvent nous adresser sur le conflit israélo-palestinien ne posent jamais d’obstacles à ce que nous pouvons développer avec ces deux pays. Je ne veux évidemment pas m’immiscer dans la politique belge mais j’espère que puisse s’instaurer en Belgique un climat aussi propice dont mes collègues israéliens jouissent en France et aux Pays-Bas. Prenons l’exemple de l’édition 2021 de la Conférence de Durban sur le racisme. Vingt-trois Etats européens, les Etats-Unis, le Canada et l’Australie ont purement et simplement boycotté cette conférence au motif qu’elle dégénère en un festival de haine contre les Juifs et Israël. La Belgique ne s’est pas jointe à ces pays. D’autres incidents de ce type se sont produits et à chaque fois, la Belgique ne se range pas du côté des démocraties européennes qui les condamnent fermement. J’espère qu’à l’avenir la Belgique adoptera une attitude politique envers Israël conforme à celle qu’elle adopte traditionnellement dans tous les dossiers européens et de politique étrangère, c’est-à-dire l’attitude du pays modéré privilégiant le dialogue et valorisant le compromis.

Quelles sont les pistes que vous envisagez de votre côté pour renforcer les relations bilatérales entre Israël et la Belgique ?

I.R. : Il m’appartient d’abord d’approfondir les liens économiques entre nos deux pays en me concentrant sur tout ce qui touche à l’énergie, l’environnement et à la problématique du changement climatique. Ce sont des domaines dans lesquels Israël a acquis une expérience et un savoir-faire reconnu dans le monde entier. Prenons par exemple la question de l’eau. Avec les sécheresses qui vont se succéder, la Belgique fait face à des problèmes d’approvisionnement et de distribution. Depuis sa création, Israël a été contraint de faire preuve d’imagination et de créativité en développant des procédés scientifiques pour faire face au manque d’eau et pour ne plus dépendre des caprices de la météo. Nous avons ainsi développé des procédés technologiques de désalinisation de l’eau de mer mais aussi de retraitement des eaux usées. Nous pouvons renforcer nos relations économiques et notre coopération scientifique dans ces domaines avec des entreprises et des universités belges. En renforçant et approfondissant nos liens dans ces domaines, les relations bilatérales entre Israël et la Belgique ne se focalisent plus uniquement sur la question palestinienne. Et à cet égard, nous avons accompli récemment des progrès. Dans le courant du mois de septembre, le directeur général des Affaires bilatérales du ministère belge des Affaires étrangères s’est rendu avec une délégation en Israël pour une consultation. Cette réunion avec son homologue israélien a duré plus de trois heures et la question palestinienne n’a pas monopolisé la discussion. L’essentiel de cette rencontre portait sur la coopération entre nos deux pays et sur les accords que nous avions déjà conclus mais que nous devons encore mettre en œuvre. Nous avons réussi à sortir du stade des déclarations d’intentions pour aborder sérieusement et concrètement des questions essentielles pour renforcer et améliorer nos relations économiques, scientifiques et culturelles. Comme on dit en yiddish, c’était takhless.

Avez-vous d’autres priorités ?

I.R. : Je souhaite que nous développions une coopération dans le domaine de lutte contre le terrorisme. Nous avons déjà une coopération avec la Belgique mais elle n’a jamais atteint le niveau de celle que nous avons avec la France ou les Pays-Bas dans ce domaine.

Les accords d’Abraham signés en décembre 2020 ont-ils entraîné des conséquences sur l’action diplomatique d’Israël en Europe ?

I.R. : Ces accords de normalisation sont essentiels car ils ont clairement introduit un nouveau paradigme géopolitique pour le Moyen-Orient. Désormais, les pays arabes ne doivent plus choisir entre leur soutien inconditionnel à leurs frères palestiniens et la normalisation des relations avec Israël. Ce n’est pas parce qu’ils entretiennent des relations avec nous qu’ils sont contre les Palestiniens. Que du contraire. S’ils veulent s’impliquer pour mieux faire valoir les intérêts des Palestiniens, ils peuvent le faire tout en devenant nos partenaires. Et ces accords fonctionnent ; ce ne sont pas que des rencontres symboliques. Les répercussions économiques sont considérables pour Israël et les pays arabes avec lesquels nous avons signé ces accords. Ce qui montre bien que le rejet d’Israël ne mène à rien. Malheureusement, ce rejet d’Israël est partagé par une partie du monde politique belge. Comment se fait-il que l’ambassadeur du Maroc, avec lequel nos relations sont excellentes, coorganise avec moi un événement pour célébrer les deux ans des accords d’Abraham et que certains représentants politiques belges évitaient de rencontrer mes prédécesseurs. C’est grotesque.

Quels sont les grands défis d’Israël sur le plan international et quel est le rôle de sa diplomatie dans ce contexte ?

I.R. : L’Iran figure au sommet de nos priorités diplomatiques. Aujourd’hui, ce pays constitue une menace existentielle pour Israël. Ce pays peut effacer Israël de la carte. Selon les informations données par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), l’Iran possède de l’uranium enrichi à 60%. Pour atteindre les 90% d’uranium enrichi, ce n’est qu’une affaire de semaines. Nous ne nous opposons pas à un nouvel accord avec l’Iran mais nous voulons qu’il contienne les garanties nécessaires pour que ce régime ne puisse pas développer le nucléaire militaire. Il faut bien garder à l’esprit qu’un accord constitue pour l’Iran une opportunité énorme en termes de gains économiques car il met fin aux sanctions. Il s’agit donc d’une récompense importante pour un régime qui soutient ouvertement des organisations terroristes, mène des cyberattaques contre l’Albanie (un Etat qui ne lui a absolument rien fait), arrête et enferme des ressortissants européens (dont des Belges) innocents pour les utiliser comme instrument de chantage envers les Etats européens. Si un nouvel accord sur le nucléaire iranien n’est pas possible, il faut alors se rabattre sur des pressions économiques de grande ampleur et prévoir des options militaires que les Américains mettent sur la table pour que l’Iran fasse enfin les concessions qui s’imposent. Je sais que sur cette question, Israël n’est pas isolé. D’autres Etats du Moyen-Orient sont inquiets et se sentent également sérieusement menacés par l’Iran.

A côté de cette menace que vous jugez existentielle, y-a-t-il d’autres défis ?

I.R. : La délégitimation d’Israël est le second défi majeur auquel nous sommes confrontés. L’assimilation calomnieuse et mensongère d’Israël à l’apartheid est inquiétante car elle est devenue en vogue et se répand massivement sur les réseaux sociaux. Il faut donc à chaque fois répéter qu’Israël n’est pas un Etat d’apartheid. Il suffit de se promener en rue, de se rendre dans les administrations, les universités, les hôpitaux et les entreprises pour constater que la minorité arabe d’Israël ne subit pas d’apartheid. A titre d’exemple, plus de 30% des médecins israéliens sont arabes. L’ambassadeur adjoint d’Israël auprès de l’Union européenne qui nous a quitté il y a quelques mois est arabe et deux diplomates encore en poste à Bruxelles le sont également. Vous avez déjà vu des diplomates de haut rang appartenant à la minorité représenter officiellement un régime raciste qui leur impose l’apartheid ? Jamais. C’est pourquoi cette accusation d’apartheid est non seulement ridicule mais elle banalise aussi la réalité de ce que fut l’apartheid. Les mots ont un sens et ceux qui nous accusent de pratiquer l’apartheid, d’être un Etat colonial et de commettre un génocide se paient de mots.

La fonction d’ambassadeur d’Israël est-elle encore une fonction atypique en comparaison avec vos homologues d’autres pays ?

I.R. : En Belgique, il n’y a que deux ambassadeurs sous la protection de la police fédérale : celui de Etats-Unis et celui d’Israël. Vivre constamment en faisant l’objet de mesures de sécurité particulières n’est pas très agréable. Cela met surtout en exergue les menaces sérieuses dont les diplomates israéliens sont les cibles. Par ailleurs, je représente un pays dont on remet en cause la légitimité et l’existence. Je ne connais pas d’autres Etats subissant le même sort. Tout ambassadeur d’Israël est confronté à cette question. Cela ne m’empêche pas de remplir ma mission même si j’espère que mes successeurs auront la chance d’évoluer dans des conditions plus banales et peut-être plus ternes. Enfin, autre particularité, je suis l’ambassadeur du seul Etat juif. Je ne peux donc être insensible à tout ce qui touche à la vie juive en Belgique même si les Juifs de ce pays sont évidemment des citoyens belges. Mais je sais aussi qu’ils sont très attachés à Israël. Il s’agit à nouveau d’une particularité dont l’ambassadeur d’Israël a l’exclusivité. Une de mes priorités est aussi de bien entretenir et même renforcer les liens entre la communauté juive et Israël. Pour ce faire, nous devons maintenir un dialogue franc et chaleureux. Les portes de l’ambassade seront toujours grandes ouvertes à la communauté juive. Cela signifie aussi que les services consulaires que nous rendons notamment à la communauté juive soient d’excellente qualité. A cet égard, je veille personnellement à l’amélioration du fonctionnement de nos services consulaires. Un audit a été réalisé et des changements importants sont en cours pour que nos services soient efficaces et de la même qualité que dans les grands consulats comme ceux de New-York ou Los Angeles.

Vous serez la troisième femme à occuper le poste d’ambassadeur d’Israël à Bruxelles. Est-ce une fonction qui se féminise au sein de la diplomatie israélienne ou est-ce encore un monde d’hommes ?

I.R. : C’est une question importante car aujourd’hui, 80% des ambassadeurs et des consuls israéliens sont des hommes. Il y a 25 femmes qui assurent la fonction d’ambassadeur sur un total de 109 représentations diplomatiques à travers le monde. Nous sommes donc encore loin de la parité. Je pense que notre Premier ministre actuel (Yaïr Lapid) qui est également ministre des Affaires étrangères est sensible à cette question. Il y a d’autres sources d’optimisme dans la mesure où le nombre de femmes rejoignant le ministère des affaires est en constante croissance.

Propos recueillis par Nicolas Zomersztajn

Idit Rosenzweig-Abu en quelques lignes Après avoir étudié le droit à l’Université hébraïque de Jérusalem, Idit Rosenzweig-Abu s’inscrit au barreau de Tel-Aviv où elle est avocate pénaliste. En 2006, elle entre au ministère des Affaires étrangères et en 2007, elle est nommée ambassadeur adjoint à Singapour. Après cette première mission, elle revient au ministère des Affaires étrangères à Jérusalem où elle exerce la fonction de directrice adjointe du département des Nations unies. Entre 2014 et 2019, elle effectue un premier séjour à Bruxelles D’abord au sein de la mission auprès de la Belgique où elle est ambassadeur adjoint et ensuite (2017-2019) comme porte-parole de la mission auprès de l’Union européenne et de l’OTAN. Forte de cette expérience, elle dirigera ensuite le département d’Afrique occidentale et centrale du ministère des Affaires étrangères après un passage au département des droits de l’Homme et des organisations humanitaires. En 2002, elle est nommée ambassadeur d’Israël auprès du Royaume de Belgique. Elle a présenté ses lettres de créances au Roi Phillipe le 29 septembre dernier.

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Haïm
Haïm
4 mois il y a

Espérons qu’elle soit plus efficace que l’ambassadrice qui l’a précédé qui n’a rien fait de valable durant son séjour ici à tel point que personne ne se rappelle de son nom.

samuel
samuel
2 mois il y a

Quant à moi, je dirais :

Espérons qu’elle soit aussi efficace que Tamar Samash qui a été l’une des plus brillantes représentantes de l’Etat d’Israël que la Belgique ait connu ces dernières décennies.

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