Regards n°1124

Derrière le tableau, un monde disparu

Modèle d’un des portraits les plus célèbres de Renoir, Irène Cahen d’Anvers est longtemps restée une silhouette effacée derrière son propre visage. Dans La Petite Fille au ruban bleu (Éditions Flammarion), Natalie David-Weill restitue la vie complexe de cette héritière de la bourgeoisie juive de la Belle Époque et le monde aujourd’hui disparu auquel elle appartenait.

« Sur un fond de verdure, la fillette, tournée à gauche, le visage presque de profil, est assise, les bras allongés et les mains sur les genoux. Elle porte une robe bleue à ceinture blanche ; ses longs cheveux châtains et ornés d’un ruban bleu descendent sur l’épaule et couvrent une partie du bras. » Cette notice, extraite du catalogue des œuvres spoliées et retrouvées en Allemagne par les Alliés, pourrait n’être que la description technique d’un chef-d’œuvre de la peinture française. Elle est pourtant le point de départ d’une enquête sensible, presque une exhumation. Car si le portrait d’Irène Cahen d’Anvers par Renoir est devenu mondialement connu, l’enfant qui y pose a fini par se dissoudre dans l’azur de son propre ruban. C’est à la lumière de ce paradoxe de la célébrité — où plus l’image rayonne, plus le modèle s’obscurcit — que Natalie David-Weill explore avec acuité dans son dernier roman.

Sensible et romanesque, bénéficiant d’une recherche documentaire très poussée, La Petite Fille au ruban bleu, redonne vie à Irène Cahen d’Anvers avec une grande justesse. On l’y découvre entière, auscultée par une auteure rejetant les diverses accusations dont elle fut longtemps la cible, réhabilitant sa vie de femme sans l’exonérer de toutes ses erreurs de parcours. En somme, une véritable héroïne, en chair et en os, traversant plusieurs époques, périls et passions. Le livre plonge au cœur de cette aristocratie financière de la Belle Époque, ces « Israélites » magnifiques dont Proust fit son miel. Banquiers, mécènes, bâtisseurs de musées, ils habitaient des hôtels particuliers qui ressemblaient, avec le recul, à de fascinantes mais fragiles forteresses de goût et de culture. C’est avec un luxe de détails que Natalie David-Weill ausculte l’ambiguïté de leur identité : « Fiers de leurs origines, les Cahen d’Anvers prétendaient descendre du roi David et arboraient sur leur blason un lion tenant une lyre entre ses pattes, lit-on. Comme la plupart des Juifs fortunés, ils avaient rompu tout lien avec la communauté religieuse, ne se rendant à la synagogue que le jour de Kippour, et encore, lorsqu’ils y pensaient. En somme, avant même de se convertir au catholicisme pour épouser Charles Sampieri, Irène s’était détachée de la religion. Comme Proust à propos de Charles Swann, on aurait pu dire d’Irène ‘‘qu’il n’y avait rien de juif’’ en elle, ce qui en faisait une exception parmi des exceptions, il n’y avait que cela dans ce milieu; ils étaient juifs tout en pensant que cela n’avait pas d’importance. »

Héroïne sacrifiée sur l’autel des convenances

Dans ce fascinant théâtre d’une finesse et d’une rudesse inégalées, Irène Cahen d’Anvers occupe une place singulière. Son mariage avec Moïse de Camondo, héritier d’une puissante dynastie bancaire, aurait dû sceller son destin dans le marbre de l’hôtel de la rue de Monceau qui porte son nom. Mais loin de son image figée pour l’éternité, Irène, libre et indocile, n’avait rien de la figure de musée. En quittant son époux pour un aristocrate italien volage, elle a brisé les codes d’un milieu qui ne pardonnait pas le scandale, devenant pour la postérité la « mauvaise épouse », l’infidèle sciemment jetée aux oubliettes d’une saga familiale dont Moïse serait le héros tragique et sanctifié. Sans tomber dans l’académisme, Natalie David-Weill navigue habilement entre faits et l’intuition pour redonner une véritable épaisseur humaine à son héroïne sacrifiée sur l’autel des convenances.

Plus encore, elle raconte le crépuscule d’un monde, celui des grandes dynasties juives que sont les Camondo, les Ephrussi, les David-Weill. Autant de personnages remarquables aux destins dramatiques : en dépit de leur amour inconditionnel pour la culture française et leurs efforts éperdus d’intégration, ils ne furent en rien protégés contre la barbarie nazie. C’est en ce sens qu’il faut lire la trajectoire du tableau de Renoir : commandé pour devenir un aimable trophée social, spolié par les nazis, puis restitué à une famille décimée par les déportations pour être enfin désaimé et vendu… 

Irène, elle, aura traversé le siècle jusqu’à ses 91 ans. Elle aura vu son monde s’effondrer, ses proches disparaître dans la nuit de la Shoah, et son propre visage d’enfant vieillir puis devenir une carte postale déconnectée de son nom. Comme toujours, l’histoire qui se cache derrière l’image est moins idyllique qu’on ne pouvait l’imaginer. C’est justement ce qui donne toute sa couleur à la trajectoire de la petite fille au ruban bleu.

Écrit par : Laurent-David Samama

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