“Habiter son nom”, ces Juifs qui ne veulent plus de leur nom francisé

Florence Lopes Cardozo
Entretien avec Céline Masson. Invitée au CCLJ ce 16 février 2022, la psychanalyste, et réalisatrice, évoquera les histoires, batailles et ressentis des Juifs français dont les noms ont été francisés et qui ont entrepris un long chemin pour renouer avec leurs racines, leur identité.
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Entre votre premier film Et leur nom, ils l’ont changé (2009) et Habiter son nom (2021), une dizaine d’années s’est écoulée…

Céline Masson:  Effectivement, entre ces deux moments, les choses ont évolué. Et leur nom, ils l’ont changé était consacré à la francisation des patronymes des Juifs français, à leur souffrance, voire leur colère, d’assister, impuissants, à ces changements. Le film avait alors suscité l’intérêt de nombreuses familles concernées qui m’ont écrit. Dans les années cinquante, 5% de la population juive en France, soit environ dix mille personnes, ont changé leur nom. J’ai co-publié deux livres* consacrés à l’histoire de ces familles pour lesquelles la juridiction faisait obstacle. En effet, jusqu’en 2012, il était impossible de revenir à un nom à « consonance étrangère ». Nous avons dès lors, avec l’avocate Natalie Felzenszwalbe, mon binôme dans ce combat, créé le collectif « La force du nom » afin de soutenir les requérants dans leurs démarches. En 2012 enfin, il y a eu un revirement de jurisprudence. Sa requête ayant abouti, le psychiatre et psychanalyste Alain Didier-Weill a été le premier bénéficiaire de ce changement de position de l’Etat. Didier était le nom de résistance de son père, Weill, le nom « perdu » sauvé. La situation s’est donc débloquée et d’autres familles ont pu revenir au nom de leurs aïeux. J’ai voulu ensuite explorer l’effet de cette réappropriation du nom en recueillant les témoignages de quelques familles. C’est l’objet de mon dernier livre, Habiter son nom (éd. Hermann) et du documentaire éponyme, projeté ce 16 février.

Qu’est-ce qui a fait changer la justice française de position ?

C.M. Nous avons fait valoir, au Ministère de la Justice, à la Direction des affaires civiles et du Sceau, un ensemble d’arguments dont le fait que si ces familles avaient changé de nom, c’était en raison de l’antisémitisme qui perdurait après la guerre. Ces familles, souvent traumatisées par la Shoah, ont francisé leur nom pour protéger leurs enfants de la stigmatisation en tant que Juifs. Il faut dire que les deux dernières décennies du 20e siècle furent celles où s’affirma, en diaspora et en Israël, la fierté d’être Juif, en lien avec la mémoire omniprésente du génocide. Ce sont les années où furent soldés les comptes avec le nazisme et les États qui collaborèrent avec lui. Ils le furent en France du triple point de vue judiciaire selon Natalie Felzenszwalbe – ce sont les procès Barbie (1987), Touvier (1994), Papon (1998) –, symbolique – Chirac reconnaissant officiellement lors de son grand discours à l’occasion de la commémoration du Vel’ d’hiv’ le 16 juillet 1995 les responsabilités de la France dans la déportation –, matériel – avec le travail de la Mission Mattéoli.

Cette démarche de retour au nom s’avère souvent complexe voire solitaire…

C.M. C’est effectivement compliqué. Les changements de noms ont pu générer des conflits douloureux ou exacerber des différends familiaux. Si des parents ont voulu protéger leur descendance en francisant leur nom, il faut aussi imaginer, dans certains cas, la violence subie par les enfants ou adolescents, qui, du jour au lendemain, ont vu leur nom changer, ce qui a provoqué chez certains une colère voire une incompréhension. Face aux démarches de retour au nom de leurs enfants, certains pères ont voulu mettre des conditions : « Ok, mais tu le fais avec tes frères, tu ne le fais pas seul ! », « Fais-le mais… ». De façon générale, c’était complexe, aucun père n’a dit : « C’est formidable ! ». Pour certains cependant, cette colère consécutive à l’annonce a souvent aussi été suivie de reconnaissance et de fierté. Un des intervenants de mon premier film, né dans les années 50, lance à son père : « Je ne comprends pas pourquoi tu as changé de nom : je vais le reprendre ! ». Son père lui répond : « Très bien, moi je ne vais pas le faire mais vas-y ! ». En voulant prendre un autre nom que celui de son père, le fils se coupe, d’une certaine façon, de la filiation directe à son père tout en se « réaffiliant » au père de son père, soit à la génération d’avant la Shoah. La démarche officielle des descendants permet aussi aux parents de se réconcilier avec leur propre nom. Aussi entend-t-on ce père « Rimbaud » dire à son fils : « Mais de toute façon, sur ma tombe, tu mettras “Rubinstein” ».

*La force du nom – Leur nom, ils l’ont changé (éd. DDB) Rendez-nous nos noms ! – Quand des juifs revendiquent leur identité perdue (éd. DDB)

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