Hanouna : TPMP au régal des vermines

Laurent-David Samama
Dérapages homophobes, insultes proférées à l’encontre du député Louis Boyard, attaques envers Sophia Aram… Transformé en télé-populiste, Cyril Hanouna a fait de son émission TPMP une grande entreprise au service de la banalisation de l’extrême-droite, des théories du complot et des extrémistes. Chronique d’une métamorphose.
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De quoi Cyril Hanouna est-il le nom ? Il y a dix ans, la question ainsi posée aurait déclenchée l’hilarité générale. A l’époque, déjà aux manettes de son émission de divertissement TPMP (Touche Pas à Mon Poste), l’animateur semblait loin des considérations politiques et des torts dont on l’affuble aujourd’hui : voisinage complice avec le complotisme, homophobie, violence verbale et gloubi-boulga politique devenus tous bien trop redondants pour être vraiment innocents. En la matière, le chemin parcouru est immense, aussi fascinant préoccupant. « Longtemps », explique Jean-Marc Rivière, Rédacteur en chef adjoint à La Voix du Nord, « écrire sur les franchissements de ligne de Cyril Hanouna se faisait du bout des doigts. Anecdotique, non-événement. S’intéresser aux frasques de l’influent trublion était indigne. Aujourd’hui, il multiplie les dérapages incontrôlés. Encouragé par des succès d’audience, par un patron (Vincent Bolloré) qui met ses millions au service d’opinions radicales, mais aussi par une poignée de politiques complices. Sa conduite est dangereuse, et inquiète ». Devenu la pierre angulaire de la chaine C8 ainsi qu’un des hommes clés du système Bolloré, l’animateur est devenu millionnaire et engrange des records d’audiences d’ailleurs dûment célébrés sur son plateau, à grand renfort de danseuses, de musique et de cotillons. « Définir ce qu’est Hanouna révèle déjà la complexité du phénomène », explique l’historien Stéphane Encel, auteur de Ce n’est pas que d’la télé ! Ce que le système Hanouna dit de la France (éd. David Reinharc). « Animateur, producteur, investisseur, débatteur, intervieweur, stand-upeur, procureur, porte-parole… Il est devenu tout cela, on l’a fait tout cela. Tel un Golem façonné par les dernières décennies audiovisuelles, il y a en lui des Ardisson, Ruquier, Polac, Dechavanne, Delarue… A la différence que ses prédécesseurs étaient cantonnés à leur(s) émission(s), à une époque sans Internet, replay ni réseaux sociaux ».

Infos anxiogènes et d’intervenants survoltés

Chaque soir, en fonction du jour de la semaine et des invités en plateau, ce sont entre 1,5 et 2,5 millions de téléspectateurs qui regardent TPMP. De quoi offrir à Hanouna un pouvoir immense, d’autant plus grand qu’il s’est ancré, solidifié au fil des années jusqu’à devenir un passage obligé pour beaucoup de français séduits par la formule de divertissement et de débats proposé par l’émission. En la matière, l’évolution du contenu de la forme et du contenu de l’émission est notable. La forme d’abord. Avant de rejoindre C8, Hanouna officia en qualité de cérémonie des soirées « Rire contre le racisme » organisées par SOS Racisme et l’Union des Etudiants Juifs de France. Un compagnonnage à mille lieues de ses prises de positions actuelles qui a permis à l’animateur d’obtenir de la part de Dominique Sopo, président de SOS Racisme, le droit de reprendre le slogan « Touche Pas A Mon Pote », transformé en « Touche Pas A Mon Poste », pour le lancement de son talk-show. A l’époque, c’est-à-dire en 2010, l’émission est diffusée en deuxième partie de soirée sur une chaine confidentielle du service public hexagonal (France 4). Le décor est alors minimaliste. Les invités et chroniqueurs se trouvent assis autour d’une table et commentent l’actualité du petit milieu audiovisuel enchainant saillies humoristiques et avis d’experts. Le ton est bon enfant et l’équipe soudée. Mais tout change bientôt en octobre 2012 lorsque l’émission est transférée sur D8 (devenue ensuite C8 depuis septembre 2016) pour y être diffusée quotidiennement en prime-time, une case très regardée sur une chaine à l’ambition immense. Progressivement, l’équipe de chroniqueurs change pour s’articuler autour de personnages aux rôles écrits à l’avance. On retrouve l’intello, le dragueur lourd, le vieux, la bimbo, la rigolote et toujours cette propension louable d’Hanouna : faire dialoguer tout le monde, toutes origines et milieux sociaux confondus. Mais alors que la première version de l’émission s’articulait autour de l’actualité médiatique, TPMP voit petit-à-petit sa ligne éditoriale changer : l’actualité politique, judiciaire et sociale y gagne du terrain. Les rires bienveillants des débuts se font gras, de plus en plus cyniques et moqueurs. Et c’est surtout une course à l’audience qui s’installe l’air de rien tandis que les plateaux sont toujours plus lumineux, colorés, bling bling, inondés d’infos anxiogènes et d’intervenants survoltés.

« Un mélange de populisme de droite et de communautarisme de gauche »

David Medioni est journaliste et directeur de l’Observatoire des Médias de la fondation Jean-Jaurès. Auteur d’un essai intitulé Quand l’info épuise (éd. De l’Aube), ce dernier a étudié l’évolution de Cyril Hanouna sur plusieurs années. Pour Medioni, aucun doute : il y a une évolution dans la trajectoire de l’animateur-producteur. « Depuis qu’il a publié son livre “Ce que les français m’ont dit”, Cyril Hanouna s’auto-proclame porte-parole du peuple. Son idéologie est un mélange de populisme de droite et de communautarisme de gauche, que seule une très grande démagogie parvient à faire cohabiter. L’extrême-droite y a son rond de serviette, la logique du jugement à l’emporte-pièce, basé sur aucune preuve tangible y est devenue la règle, et un nouveau stade a été dépassé avec la polémique de l’adrénochrome qui succéde à l’appel à un procès expéditif dans l’affaire du meurtre de Lola et à l’insulte à un député ». Inquiétant bouffon cathodique se rêvant désormais en faiseur de roi, Baba, comme le surnomment ses « fanzouzes » (fans), agit désormais comme un acteur du jeu politique à part entière, orientant ses spectateurs et ses millions de followers vers des individus dangereux et tout ce que la France compte de prêcheurs de médiocrité, de buzz et de haine. Medioni reprend et s’interroge : « En se donnant l’air de divertir, TPMP est devenue un amplificateur du pire. A quoi ressemblera notre démocratie si cette émission continue de grignoter cerveaux et parts de marché ? ».

Car la menace est désormais pesante et avérée puisque jour après jour et saison après saison, l’émission de C8 enchaine condamnations en justice et lourdes critiques à son égard. « Le danger est présent », reprend Jean-Marc Rivière. « Les réécritures et réinformations auxquelles se livre Hanouna ne relèvent plus de l’anecdote mais de la stratégie. Une stratégie qui peut convaincre des téléspectateurs influençables ». Une situation qu’il était difficile à anticiper puisque Hanouna – qui use et abuse de son identité juive tunisienne – possède lui-même un profil qui aurait dû en faire la bête noire de ceux qu’il invite jusqu’à la nausée. Comment expliquer le fait que toute une faune populiste, antisémite et complotiste trouve en l’animateur un interlocuteur voire un allié ? Pour Medioni, la réponse est à chercher dans la quête effrénée d’audience : « Cyril Hanouna a créé tout son écosystème autour de deux idées : l’audience et la reconnaissance. Il s’est tourné vers la frange la plus extrémiste des Gilets, jaunes mais aussi vers la complosphère et l’extrême droite parce que son émission perdait de la visibilité et qu’il s’est vite rendu compte qu’un potentiel conséquent de public et de polémiques résidait dans cette frange de l’opinion. Comme tous les “leaders” conspis, Hanouna sait que cela a un coût social, mais il sait aussi qu’il devient une figure de proue de ce qui constitue aujourd’hui une forme de “contre-pouvoir”. Les conspirationnistes et l’extrême droite eux sont ravis. Hanouna leur offre une respectabilité, une visibilité dans un média mainstream. Cela crédibilise leur point de vue. Alex Jones, aux Etats-Unis a joué le même rôle. Cela me paraît très dangereux pour les prochaines années » De quoi donner furieusement envie d’éteindre la télé…

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Citoyen du monde
Citoyen du monde
3 mois il y a

Au royaume des abrutis et des racailles il est le roi, pauvre France, et honte à Mr Bolloré de parier sur telle vermine.

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