Il n’y aura pas de 6e élection… hélas !

Elie Barnavi
Le bloc-notes d’Elie Barnavi
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Ce n’est pas pour rien qu’un sage du Talmud a dit que, depuis le jour de la destruction du Temple, la prophétie a été retirée aux prophètes et donnée aux fous et aux enfants. N’étant (probablement) pas fou, ni (certainement) pas un enfant, j’aurais dû méditer cette judicieuse maxime avant de me lancer, dans ma dernière chronique, dans la prospective électorale. Au moins lui ai-je adjoint un gros caveat et un appel pathétique à l’indulgence des lecteurs.

Fausse prophétie donc. Avec une majorité confortable de 64 sièges contre 56 à ses adversaires, les élections à la 25e Knesset ont offert à Netanyahou la coalition « à droite toute » qu’il appelait de ses vœux. Certes, on est loin du raz de marée. Entre les deux « blocs », l’écart est de… 3700 voix, une misère qui s’apparente dans les sondages à la marge d’erreur. Comment s’explique dès lors l’écart en sièges ? Dans une proportionnelle intégrale, le calcul est simple : deux formations du « bloc » de centre gauche, Meretz et le parti nationaliste arabe Balad, ont échoué à franchir le seuil électoral (3,25%, soit 4 députés) et fait ainsi passer à la trappe sept ou huit mandats.

Longue est la liste des responsables de ce gâchis. Voici, pêle-mêle, quelques-uns des rameurs de cette nef des fous. Après avoir savonné la planche à Lapid en proclamant du matin au soir que son gouvernement était le pire de l’histoire du pays, les partis arabes ont sombré dans de mesquines querelles picrocholines et sont allés à la bataille en ordre dispersé. Le pire gouvernement de l’histoire du pays, disaient-ils ? Ils vont goûter à celui qui vient. La cheffe du Parti travailliste, Merav Michaeli (full disclosure : elle a été jadis mon étudiante – brillante – à l’Université de Tel-Aviv), sorte de Sandrine Rousseau locale, s’est persuadée d’être la vraie réincarnation de Rabin et, armée d’un ego démesuré, a refusé avec hauteur de s’allier avec le Meretz de Zehava Galon. Ce faisant, elle a condamné ce parti au néant et s’est hissé elle-même à grande peine juste au-dessus du seuil électoral. Après quoi, elle a accusé Lapid d’avoir « mal géré » son camp et d’être ainsi le seul responsable de sa déconfiture. Mentionnons encore l’insipide Gantz, qui n’a cessé d’expliquer au bon peuple pourquoi le Premier ministre et chef nominal du « bloc » n’a aucune chance de former un gouvernement, là où lui y parviendrait sans coup férir. En face, une armée assoiffée de revanche, disciplinée, sûre de son bon droit et unie derrière le chef qui l’a mise en ordre de bataille, un chef sans limites ni scrupule, animé d’une énergie indomptable et qui ne recule devant aucune manœuvre, aucun mensonge pour arriver au but. Trump sur stéroïdes, l’intelligence en plus.

On sait déjà quel est le visage de la 25e Knesset. Un parlement masculin et massivement orthodoxe, où, la gauche sioniste qui a fait cet Etat a été peu ou prou éliminée et remplacée par les kahanistes de Sionisme religieux, devenus la troisième force politique du pays. Il nous reste à voir la composition du gouvernement qui émergera des tractations de coalition. Mais cinq enseignements sont d’ores et déjà évidents.

1.Ce sera un drôle de gouvernement. Dans les mots d’un commentateur, « des gens qui n’ont pas fait leur service militaire vont décider de la paix et de la guerre, les représentants d’une communauté dont la moitié des membres mâles ne travaillent ni ne paient d’impôts vont gérer l’économie, des personnages qui ont enfreint la loi et ont été convaincus de crimes vont ‘’réformer’’ la justice, des ignares qui n’ont jamais étudier l’histoire, les maths ou l’anglais vont gérer le système éducatif ». Un gouvernement où un fasciste pur sucre, Itamar Ben-Gvir, dont l’armée n’a pas voulu et qui a été depuis trente ans dans le collimateur du Shin Beth, sera ministre de la Sécurité intérieure et donc responsable de la police, et Bezalel Smotritch, un fanatique ouvertement raciste de l’espèce messianique, s’installera probablement au ministère des Finances.

2.La quasi-égalité des deux blocs ne doit pas faire illusion. Amorcée depuis des décennies et se poursuivant sans discontinuer, la prépondérance de la droite est un fait indiscutable. Paradoxalement aux yeux de l’observateur non averti, Netanyahou était et reste le principal obstacle à sa traduction en une majorité parlementaire massive de l’ordre des trois quarts de la Knesset. En effet, on l’a assez dit, seul le dégoût de « Bibi » a servi de ciment dans la coalition dite de changement qui vient de perdre les élections, dont la plupart des députés sont résolument de droite. Comment aurait-il pu en être autrement ? Plus d’un demi-siècle d’occupation, avec tout ce que cela implique de destruction de toute norme démocratique au-delà de la feue Ligne verte et de brutalisation de la vie publique en deçà ; la montée en force de la religion politique à la faveur de partis religieux retranchés dans des positions de pouvoir inexpugnables ; la contamination croissante de l’ensemble du camp orthodoxe par ses éléments les plus extrêmes ; la mainmise de la droite nationaliste, tous courants confondus, sur les programmes scolaires… On se demande comment la démocratie libérale israélienne et l’Etat de droit ont tout de même résisté jusqu’ici à l’assaut. Aussi bien, même si l’impéritie et l’incurie des chefs de la coalition sortante ont hâté le dénouement, les tendances lourdes de la société israélienne devaient bien aboutir tôt ou tard au même résultat.

3.Israël n’étant pas (encore) la Turquie, il ne faut pas s’attendre à une attaque en règle contre les libertés fondamentales des Israéliens. Certes, l’atmosphère s’alourdira. Il y aura, comme toujours, des inflexions plus ou moins insidieuses à l’Université, dans les rédactions, dans les studios de cinémas et les théâtres, l’autocensure bridera un peu plus les audaces, les quelques avancées accomplies dans les relations entre Etat et religion seront abolies. Les Arabes, ceux d’Israël et ceux des Territoires occupés, ont tout à craindre du relâchement des règles d’engagement. La main de l’armée et de la police risque de se faire plus lourde. Mais Haaretz continuera de paraître, le droit de manifester sera maintenu, les bars à Tel-Aviv pourront toujours ouvrir le Shabbat et personne n’obligera nos femmes à se couvrir les cheveux ni nos enfants de porter la kippa. Il est fort probable aussi que la communauté LGBT ne se verra pas privée des droits chèrement acquis et largement admis.

4.L’essentiel se jouera sur le principal rempart de l’Etat de droit, la justice. On sait que la saga électorale à répétition que nous avons vécue – cinq élections en trois ans et demi – avait pour but avant tout de faire échapper le prévenu Netanyahou à son procès. Le voici tout près du but. Mais il ne faut pas négliger la dimension idéologique de la purge qui vient, puisque les nouveaux maîtres du pays ne font pas mystère, et depuis longtemps, de leur ardeur à en découdre. Voici une liste partielle de mesures annoncées : donner à la Knesset le pouvoir de « contourner » à la majorité des voix les arrêts en constitutionnalité de la Cour suprême ; modifier l’équilibre au sein du Comité de sélection des juges de manière à y assurer la prépondérance des politiciens au détriment des juristes ; couper les ailes du conseiller juridique du gouvernement/procureur général ; confier la sélection des conseillers juridiques des ministères aux ministres… Ce sera une véritable révolution, qui mettra Israël à l’heure de Budapest et de Varsovie.

5.Cela dit, il est fort à parier que Netanyahou n’est pas vraiment heureux de la coalition qu’il a tout fait pour mettre sur pied. Tout au long de sa carrière politique, cet homme qui n’a rien d’un révolutionnaire et qui s’agite et parle beaucoup mais déteste le mouvement, a pris grand soin de s’allier avec un parti à sa gauche afin de manœuvrer entre les camps et se préserver une marge de manœuvre. Ce jeu de bascule lui est désormais interdit, puisque la gauche de cette coalition – Likoud, ultraorthodoxes, extrême droite – c’est lui. Comment fera-t-il pour sortir dans le monde avec des alliés pareils ?

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Amos Zot
Amos Zot
1 mois il y a

Ce que de nombreux dirigeants arabes et/ou musulmans ont compris les poussant à signer les Accords d’Abraham avec Israël, Barnavi et de nombreux journalistes, politiciens et “spécialistes” du Moyen-Orient n’ ont pas encore compris .
S’il n’y a pas un accord de paix entre Israël et les Palestiniens, le problème se situe chez les Palestiniens gouvernés par une dictature Islamiste à Gaza et une Autorité palestinienne peu démocratique pour user d’un euphémisme.
Le peuple palestinien mérite de vivre en paix et en démocratie et ce n’est pas lui rendre service que de démoniser Israël . Il faut oser dire la vérité même si c’est avec presque 75 ans de retard.

Laurent
Laurent
1 mois il y a
Répondre à  Amos Zot

Il y a énormément de choses que Monsieur Barnavi n’a pas encore compris. Parmi celles ci notons qu’il n’est nul besoin de critiquer constamment le choix des électeurs israéliens.
Si la politique israélienne ne lui convient pas qu’il se présente alors aux élections.

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Elie Barnavi
Elie Barnavi
Historien, professeur émérite de l’Université de Tel-Aviv et ancien ambassadeur d’Israël