Les Iraniens se battent et meurent dans la rue, mais ici, les voix « progressistes » et de la gauche radicale qui tonnent d’ordinaire se taisent. Cette révolte iranienne contre le régime des Mollahs dérange parce qu’elle bouscule les schémas, brise les réflexes binaires et trouble les indignations à géométrie variable. Ce silence n’est pas un oubli : il est le symptôme d’un aveuglement idéologique devenu moralement et politiquement insoutenable.
Il est des silences qui en disent plus long que des discours, et parfois davantage que les indignations les plus bruyantes. Depuis des années, les soulèvements iraniens, aussi courageux que tragiques, se heurtent en Occident à un phénomène singulier : un mélange de gêne, d’hésitation, de distance polie, presque de cécité volontaire. Non que l’information manque : les morts, les prisonniers, les fouets, les visages des jeunes femmes qui brûlent leur voile et défient une dictature théocratique devraient suffire à embraser n’importe quelle conscience progressiste. Mais il n’en est rien. Cette lutte, pourtant exemplaire, semble ne pas correspondre au schéma militant établi. Elle sonne faux dans la partition idéologique d’une partie de la gauche radicale. Elle dérange, elle détonne, elle menace d’introduire une dissonance dans la chorégraphie politique si soigneusement répétée.
Ainsi, on observe le silence de Greta Thunberg depuis que la répression s’abat sur les manifestants iraniens. Figure très visible de l’activisme mondial, Elle s’indigne, téléphone portable au poing, avec une intensité qui ferait pâlir d’envie une influenceuse de réseaux sociaux en comédie permanente pour Gaza. Mais elle demeure soudain muette comme un micro éteint dès qu’il est question de l’Iran. Les rues y grondent pourtant d’une insurrection qui n’a rien de métaphorique : de vraies femmes, de vrais hommes, de vraies vies sont broyées. Mais rien. Pas de tweet sur X, pas de vidéo sur Instagram. À Gaza, elle embarquait sur des bateaux, lançait des mots de fin du monde et redistribuait aux gouvernements occidentaux les bons et mauvais points moraux avec une fougue messianique. En Iran, c’est soudain le désert : une panne sèche de compassion, ou peut-être un de ces angles morts idéologiques si commodes, où l’on range ce qui complique le bel édifice du Bien et du Mal qu’on a échafaudé. Cela ressemble surtout à une incohérence, une de plus, dans le grand théâtre des indignations à géométrie variable.
« Ni Gaza Ni Liban »
En effet, le slogan des manifestants iraniens « Ni Gaza ni Liban, je ne donne ma vie que pour l’Iran » entre en collision frontale avec la vulgate dite « anti-impérialiste », systématiquement pro-palestinienne. Certains observateurs ne peuvent tout simplement concevoir qu’un peuple se soulève contre un régime islamiste tout en refusant d’être enrôlé dans les causes qu’il instrumentalise. « Les Iraniens ont parfaitement conscience de l’instrumentalisation de la ‘‘cause palestinienne’’, ce que nous appelons le ‘‘palestinisme’’. Sous couvert d’humanisme, la République islamique détourne les richesses du pays pour financer ses proxies terroristes et alimenter l’instabilité régionale au service d’une logique expansionniste assumée », souligne Mona Jafarian , essayiste franco-iranienne, « L’Iran a occupé militairement la Syrie, continue d’occuper le Liban et exerce encore son influence dans des zones stratégiques en Irak. Les citoyens iraniens perçoivent avec lucidité le lien entre cette politique et le chaos qui ravage la région, des massacres du 7-Octobre aux décennies de tensions héritées de l’idéologie islamiste au pouvoir depuis 1979. À leurs yeux, ce palestinisme n’est rien d’autre qu’un cheval de Troie au service du terrorisme d’État de Khamenei. »
Or, dans beaucoup de milieux militants occidentaux, la pensée politique fonctionne selon un réflexe binaire : le monde se diviserait en un bloc impérial dominé par l’Occident et un ensemble diffus de forces qui s’y opposent. Dans ce théâtre simplifié, l’Iran a été assigné au rôle fixe et confortable du rempart anti-impérialiste : ennemi déclaré de Washington, adversaire acharné d’Israël, financeur de certains groupes armés, doté d’une rhétorique anti-occidentale qui suffit, à elle seule, à lui assurer une certaine indulgence de la part de ceux qui y voient une forme de « résistance ». Dès lors, critiquer le régime iranien devient suspect. La répression n’est plus un fait : elle devient un faux-semblant, le résultat supposé de manipulations occidentales. Les femmes qui manifestent seraient instrumentalisées. Les morts seraient utiles à l’Occident. Les tortionnaires seraient, en somme, les victimes d’un récit géopolitique plus vaste. On finit par marcher sur la tête, et à confondre la géopolitique avec la morale.
Cette logique trouve son prolongement dans une hiérarchie tacite des indignations. En Occident, la Palestine est devenue la scène centrale du théâtre anticolonial : toute injustice doit s’y ajuster, tout récit doit s’y rapporter. Dès lors, les crimes commis par un État du Sud sur son propre peuple ne cadrent pas. Ils perturbent le récit. Ils brisent la symétrie. Ils rappellent que l’oppresseur n’est pas toujours blanc ou libéral. Cette réalité, pour certains, est intolérable. Elle oblige à sortir du confort intellectuel d’une grille binaire.
À cela s’ajoute la manière dont certains régimes ont appris à se draper dans le langage même de leurs critiques : l’anti-impérialisme, vidé de son sens, devient un voile commode pour masquer les prisons, les potences, la censure, les milices. En Iran, ce langage sert d’écran de fumée. Et certains militants occidentaux, redoutant de servir malgré eux la propagande américaine, préfèrent se taire. De ce scrupule naît une forme d’abandon. On refuse de critiquer un régime de peur de se retrouver du « mauvais côté » du récit. On renonce à défendre les victimes au nom d’une prudence idéologique qui confine au renoncement moral.
Le cas belge illustre parfaitement ce malaise. Lorsqu’Ahmadreza Djalali, universitaire respecté, professeur invité à la Vrij Universiteit Brussel (VUB), spécialiste en médecine d’urgence, fut arrêté en 2016 puis condamné à mort pour espionnage dans une parodie de procès, la mobilisation resta timorée. Il convient aussi d’évoquer le cas du travailleur humanitaire belge Olivier Vandecasteele : il fut arrêté en 2022, torturé, condamné à quarante ans de prison pour espionnage imaginaire, puis échangé contre un diplomate-terroriste iranien impliqué dans un projet d’attentat, les réactions, certes nombreuses, furent mêlées de fatalisme et de silence embarrassé. Comme si la brutalité de Téhéran devait être traitée avec plus de précautions que celle d’autres régimes.
Plus étrange encore : l’Université libre de Bruxelles (ULB), dont les étudiants se mobilisent massivement pour Gaza et la Palestine, se trouve littéralement en face de l’ambassade d’Iran. Pourtant, jamais ces mêmes étudiants n’ont rejoint les manifestations des réfugiés iraniens, qui protestent régulièrement contre les exécutions, les tortures, les viols systématiques en détention, les disparitions forcées. Les cortèges pour la Palestine sont gigantesques. Les rassemblements pour l’Iran se comptent en dizaines de personnes. Deux univers militants se côtoient à quelques mètres, sans jamais se rencontrer.
« Free Palestine » mais pas de « Free Iran »
Dans l’imaginaire politique, l’asymétrie est encore plus frappante : il existe des flottilles pour Gaza, des campagnes « Free Palestine », des slogans peints sur les murs, répétés dans les amphithéâtres. Pour l’Iran, rien de comparable : pas de « Free Iran » dans les rues européennes, pas de mobilisation internationale massive, pas de flottille humanitaire. Le contraste est d’autant plus troublant que la répression iranienne est l’une des plus documentées et des plus brutales. Mais elle perturbe le récit dominant dans lequel l’oppresseur est nécessairement occidental.
Ce réflexe de déni se rencontre aussi dans les discours de personnalités politiques belges et européennes. Marc Botenga, député belge au Parlement européen, incarne parfaitement cette vision. Selon ce membre du PTB, l’Iran vit un effondrement économique et social qui s’explique essentiellement par les sanctions occidentales. Comme ses homologues français de La France Insoumise (LFI), il n’y voit qu’un soulèvement contre la vie chère suscité et exacerbé par les sanctions occidentales : « Les manifestations expriment une énorme frustration. Elles ont commencé fin décembre à cause de l’effondrement de la monnaie iranienne vis-à-vis du dollar, catastrophique pour le pouvoir d’achat, et des tentatives de réformes du gouvernement touchant à certains droits acquis. Les critiques sur la gestion économique du gouvernement et de la corruption sont nombreuses, mais cet effondrement a aussi tout à voir avec les sanctions occidentales, encore renforcées l’année passée. Ces sanctions ont frappé de plein fouet l’économie iranienne : budget gouvernemental réduit, inflation de plus de 40 %, perte de pouvoir d’achat, difficulté à trouver des médicaments de base. Ce sont les Iraniens qui en paient le prix. En plus, les attaques israéliennes et américaines de l’année passée ont découragé encore plus l’investissement. » Et de se tourner ensuite vers les vrais coupables : l’Europe et Israël : « Ce sont les pays européens qui ont réintroduit une série de sanctions criminelles l’année passée. En d’autres mots, les gouvernements européens ont une responsabilité directe dans la crise économique et sociale en Iran. La présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, et celle du Parlement européen, Roberta Metsola, ont envoyé un message au peuple iranien prétendant que “l’Europe a toujours été à vos côtés”. C’est faux. Quand, l’année passée, des frappes israéliennes tuaient des familles et enfants iraniens innocents, l’Union européenne ne s’y est pas opposée. L’Europe n’a pas sanctionné Israël pour ces tueries, ni même condamné les frappes d’Israël. » Ainsi, le régime iranien n’est responsable de rien : ni de la corruption systémique, ni de la destruction de l’économie par les Gardiens de la Révolution, ni de la confiscation de richesses au profit d’une oligarchie religieuse, ni de la répression féroce qui frappe chaque tentative de contestation. Le peuple iranien n’est plus un acteur : il devient une variable d’ajustement d’un affrontement entre grandes puissances. Le régime devient presque innocent par principe. L’idéologie supplante le réel.
Or, la réalité iranienne ne laisse aucune place à l’ambiguïté. La République islamique est un appareil de pouvoir fondé sur la terreur politique, la domination cléricale, la misogynie institutionnelle, la ségrégation sociale et la censure de toute forme d’expression libre. Les femmes y sont secondées, les minorités opprimées, les journalistes emprisonnés, les artistes réduits au silence, les étudiants traqués, les syndicalistes torturés. Les prisons sont pleines, les exécutions fréquentes, les procès expéditifs. Et malgré cela, malgré la peur, malgré les risques, un peuple entier se relève régulièrement. Les femmes brûlent leurs voiles. Les jeunes affrontent les milices à mains nues. Les rues deviennent les théâtres d’une lutte d’une intensité rare.
Mais cette lutte demeure orpheline en Occident. Non par manque de solidarité humaine, mais parce qu’elle interpelle les récits confortables. Elle oblige à admettre que l’oppression n’a pas une seule géographie. Qu’elle peut surgir dans un régime qui hurle contre les États-Unis et Israël tout en écrasant sa population. Qu’elle peut se draper dans l’anti-impérialisme tout en reproduisant les mécanismes les plus archaïques de la domination.
Géopolitique d’école primaire
Le dilemme produit par cette réalité n’est pas moral, mais psychologique. Ce n’est pas la souffrance du peuple iranien qui met certains militants de la gauche radicale face à un refus. C’est l’obligation, s’ils le soutenaient vraiment, de réviser un système de croyances fondé sur une géopolitique d’école primaire. Soutenir les Iraniens reviendrait à reconnaître que l’oppresseur n’est pas toujours celui qu’on attend. Que l’injustice n’a pas de couleur, pas de camp, pas de drapeau. Que les schémas hérités « des luttes » du passé ne suffisent plus. Or, le plus difficile n’est pas de trouver la vérité mais de se défaire des dogmes et des éléments de langage répétés par réflexe.
Les Iraniens ne demandent ni sauvetage ni paternalisme. Ils demandent à ne pas être effacés. À ne pas être sacrifiés dans un théâtre géopolitique qui n’est pas le leur. À ne pas être transformés en embarras politique pour ceux qui préfèrent un récit à une réalité. Ils demandent, tout simplement, que l’on regarde leur lutte en face.







