Regards n°1116

Je lis, tu lis, ils écrivent – Alain Fleischer “Aller-retour dans la langue que parlait mon père”

Depuis celle que Franz Kafka adressa au sien, la « Lettre au père » est devenu un véritable genre littéraire. Alain Fleischer s’y est collé, tardivement certes, mais – et ce n’est pas un paradoxe – avec la nécessité d’une urgence. Ce court récit s’ouvre par une citation de Kafka justement : « Quel rapport ai-je avec les Juifs ? C’est à peine si j’ai un rapport avec moi-même. » On le sait bien, nous connaissons des Juifs-juifs et des Juifs assortis d’un point d’interrogation. Alain Fleischer, dont le père est d’origine hongroise, appartient à la seconde catégorie. Du côté du père, quasiment pas de famille, sinon un lointain cousin américain, Richard Fleischer, Cette Lettre, Fleischer a choisi de l’écrire en hongrois, cette langue qui fut celle du père, mais comme proscrite on ne sait pourquoi et que le fils apprit en cachette de son géniteur. En vérité, ce n’est pas exact. Fleischer a bien écrit cette lettre en français, mais comme il voulut que son père la lût (fût-ce de façon posthume) dans sa langue à lui, sa langue interdite, alors il a eu recours à l’intelligence artificielle pour la traduire en hongrois. Et il a jouté au paratexte de son livre : « traduit du hongrois ». Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Autre objet du silence paternel : son rapport à la judéité. Ou plutôt son non-rapport. C’est par sa tante Lenke qu’Alain apprit que son père était issu d’une famille juive ! On comprend mieux, dès lors, l’exergue que l’auteur place à l’orée de son livre. Lenke, à Londres, apprendra ainsi à son neveu, à l’occasion de ses vingt ans, le sort tragique de sa famille de Budapest, au moment même, en 1944, où il voyait le jour à Paris. Les dernières pages de ce récit constituent un morceau d’anthologie, avec cette anaphore « Qu’est-ce qu’un Juif ? », qui rappelle cette même question que posait aussi Georges Perec, dans Ellis Island. Il n’y a pas de hasard comme dit à peu près une fameuse rabbine.

Alain Fleischer, Aller-retour dans la langue que parlait mon père, éditions de l’Arbre vengeur, 139 p.

A lire également

Série - Le sens des choses
Écrit par : Henri Raczymow

Esc pour fermer

Juliette Bour
Rencontre avec Juliette Bour
Génocide des Tutsi au Rwanda - Ces femmes impliquées dans le génocide des Tutsi du Rwanda
Mémoire
Naher Beth-Grigo
Témoignage de Naher Beth-Grigo
Génocide de 1915 - Témoignage de Naher Beth-Grigo
Mémoire
Baronne Régina Sluszny-Suchowolski
Témoignage de la Baronne Régina Sluszny-Suchowolski
Shoah - Témoignage de la Baronne Régina Sluszny-Suchowolski, enfant cachée
Mémoire
Visuel SITE UTICK 2025-2026 (5)
Atelier scrabble
Envie d’une pause sympa dans la semaine ? Le CCLJ vous propose une soirée Scrabble en duplicate : chacun joue(...)
Non classé
israel diplomatie religieuse
L’essor des actes antichrétiens à Jérusalem, un défi posé à Israël
Symptôme d’un Israël replié sur lui-même et toujours plus isolé sur la scène internationale, la multiplication des violences contre les(...)
Frédérique Schillo
Israël
netanyahou
Quand la santé de Netanyahou devient un fait politique
Après avoir longtemps dissimulé son état de santé, le Premier ministre Netanyahou a choisi de le politiser. Au risque d’en(...)
Frédérique Schillo
Israël