Dans son dernier film, Les rayons et les ombres, Xavier Giannoli explore la France des collabos sous l’occupation nazie. Pour ce faire, il retrace sans complaisance le parcours du journaliste français Jean Luchaire, un démocrate bon teint et philosémite durant les années 1920 et 1930 qui sombrera dans la Collaboration la plus abjecte durant la Guerre au nom du pacifisme et de la réconciliation franco-allemande.
En consacrant son dernier film à la Collaboration, le réalisateur français Xavier Giannoli s’attaque à un sujet embarrassant, sensible, donc casse-gueule. Cette question n’a d’ailleurs pas fait l’objet de nombreux films dans la production cinématographique française. Il y a certes eu Le Chagrin et la pitié (1969), l’excellent documentaire de Marcel Ophüls dont le mérite fut de briser l’image faussement unanime d’une France entièrement résistante. Et Lacombe Lucien (1974) dans lequel Louis Malle s’attaque aussi à la mauvaise conscience d’une France collabo en suivant les pas d’un jeune homme rejoignant la gestapo française non par conviction, mais parce qu’il y trouve une forme de considération. Depuis lors, rien, si ce n’est l’excellent 93, rue Lauriston (2004), un téléfilm de Denys Granier-Deferre consacré à La Carlingue, cette officine de la Gestapo parisienne constituée de voyous, gangsters, trafiquants, escrocs et flics pourris et amenée à jouer un rôle majeur dans la traque des résistants et des Juifs.
Les rayons et les ombres retrace le parcours de Jean Luchaire (interprété par Jean Dujardin), journaliste et militant pacifiste convaincu. En novembre 1940, il fonde, avec l’appui de l’ambassadeur allemand à Paris, son ami Otto Abetz, le quotidien Les Nouveaux Temps. Ce journal, financé par des fonds allemands, sert de relais de la propagande du IIIe Reich en France. Jean Luchaire (1901-1946) devient en 1941 président de l’Association de la presse parisienne puis dirige la Corporation nationale de la presse française, organisme de tutelle vichyste qui encadre toute la presse collaborationniste en zone occupée. À ces postes, il concentre entre ses mains un contrôle idéologique décisif sur les journaux autorisés à paraître, imposant ses directives et contribuant à faire de la presse un instrument de propagande au service de la collaboration politique avec l’Allemagne nazie. À l’été 1944, juste avant la libération de Paris, avec d’autres dirigeants collaborationnistes il se réfugie en Allemagne (Sigmaringen) où s’est installé le gouvernement de Vichy en exil. Il y est nommé commissaire à l’Information, dirige le journal La France destiné aux exilés de Sigmaringen et contrôle également une radio, Ici la France, poursuivant jusqu’au bout une propagande pro-nazie. Arrêté en 1945, il est jugé pour collaboration avec l’ennemi par la Haute Cour de justice en janvier 1946. Reconnu comme l’un des principaux responsables de la presse collaborationniste française, il est condamné à mort et fusillé en février 1946.
Traiter correctement un sujet incorrect
Xavier Giannoli a choisi de raconter cette histoire par le personnage de Corinne Luchaire, fille de Jean et actrice de cinéma prometteuse durant la fin des années 1930, embarquée par son père dans cette plongée en eaux troubles. Animé du souci constant de filmer une vérité historique tout en reflétant la complexité des âmes, ce réalisateur consciencieux s’est longuement documenté sur cette période. Il a même consulté des historiens spécialistes de la Collaboration comme Pascal Ory. Conscient de devoir traiter un sujet incorrect qu’il fallait raconter correctement, il n’a pas hésité à dire à cet historien : « Je veux pouvoir vous poser des questions tout au long du tournage car on ne me pardonnera pas si je dis le moindre mensonge. » Pascal Ory lui a alors répondu qu’il a raison. Mais il a ajouté « qu’on ne me pardonnera pas non plus si je dis la vérité. »
Car précisément, l’histoire de Jean Luchaire nous rappelle ce que certains s’efforcent encore d’occulter aujourd’hui : la gauche a aussi été une des voies d’accès à la Collaboration. Issu des milieux radicaux-socialistes (centre-gauche), Jean Luchaire n’est ni un fasciste ni un militant d’extrême droite. Mais il n’en deviendra pas moins un zélé collabo. Comme l’explique l’historien israélien Simon EpsteinSimon Epstein, <em>Un paradoxe français. Antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance</em>, Éditions Albin Michel, 2008. qui s’est intéressé à ce phénomène dans ses travaux sur l’antisémitisme, « Le collaborationnisme extrême comprend de nombreux pro-nazis qui ne sont pas fascistes et pour qui la route pro-nazie, n’est jamais passée, de près ou de loin, par le fascisme. Jean Luchaire est là pour le montrer. Il est à la pointe du collaborationnisme, et il est nazi de cœur et de raison, il est germanophile enthousiaste. » De la même manière, durant les années 1920 et 1930, il ne diffuse aucune thèse antisémite. Bien au contraire, il adhère à la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA) et devient même un ami de son fondateur, Bernard Lecache.
C’est paradoxalement un sentiment noble et progressiste qui le pousse à basculer dans la défense du nazisme et la Collaboration la plus abjecte : le pacifisme. Fidèle disciple d’Aristide Briand, Jean Luchaire prône un pacifisme raisonné né après 1918 et fondé sur la réconciliation franco-allemande dans une Europe libérée des guerres et du militarisme. Après 1933, lorsque Hitler prend le pouvoir et instaure un régime national-socialiste, Jean Luchaire reste un ami du IIIe Reich car il ne cesse de croire avec son engouement pacifiste en une réconciliation franco-allemande. Voulant éviter à tout prix un nouveau conflit mondial, les pacifistes prônent alors la négociation avec Hitler. Incapables de comprendre la nouveauté et la spécificité du nazisme, Jean Luchaire et tous ses camarades pacifistes en viennent à dénoncer de plus en plus ouvertement les Juifs, comme des fauteurs de guerre irresponsables qui poussent au conflit contre Hitler parce qu’ils veulent se venger du mal que ce dernier fait à leurs coreligionnaires en Allemagne.
Leur philosémitisme s’estompe progressivement et ils se mettent à invoquer le pouvoir supposé des Juifs sur les affaires du monde. Ainsi, les pacifistes reprennent à leur compte, au moins de façon indirecte, l’argumentation des Protocoles des Sages de Sion. Aveuglés par leur amour de la paix à tout prix, ils refusent de voir le réarmement massif de l’Allemagne, sa soif d’expansion territoriale, sa politique raciste et antisémite et son nationalisme exacerbé. Ils en viennent à considérer les Juifs comme une menace qui pousse à la guerre et à exonérer Hitler. « Jean Luchaire ne collabore pas par aversion pour la République ou par enthousiasme pour la Révolution nationale du maréchal Pétain », précise Simon Epstein. « Il devient collabo parce qu’il ne veut plus faire la guerre à l’Allemagne. Il est vrai que les pacifistes ne deviendront pas tous collaborateurs. Il n’en demeure pas moins qu’il existe une forte corrélation entre pacifisme et Collaboration, et que cette corrélation y trouve son illustration dans la majorité des itinéraires de la période. »
Un philosémite qui devient antisémite
Même si Jean Luchaire ne s’est pas illustré par des écrits antisémites tout au long des années 1930, il n’hésite pas se montrer très virulent sur cette question sous l’occupation allemande. Lorsque l’écrivain antisémite Céline lui reproche en 1942 de ne pas se prononcer suffisamment sur cette question, ilCité dans Simon Epstein, <em>op. cit</em>., p.165. lui répond : « Je n’oublie nullement les Juifs dans ma pensée, et petit à petit, je suis devenu extrêmement antisémite, ce qui n’était pas du tout mon cas il y a quelques mois. » L’année suivante, en février 1943, Jean Luchaire justifie l’antisémitisme en expliquant que les Juifs animent « la monstrueuse alliance entre le capitalisme anglo-américain et le communisme stalinien ». Dans ce contexte, il juge normal que l’antisémitisme soit devenu « l’un des dogmes fondamentaux du national-socialisme ». Mais dans cet articleJean Luchaire, « S’unir ou périr », Les Nouveaux Temps, 2 février 1943. publié en février 1943, il justifie aussi l’entreprise génocidaire nazie : « Qui veut la défense réelle de la civilisation occidentale contre l’esclavage économique par le capitalisme anglo-américain, qui veut la défense réelle de l’Europe contre le bolchevisme est inconséquent avec lui-même s’il ne veut pas aussi, avec tous les moyens appropriés, même les plus rudes, l’élimination totale des Juifs du Vieux continent. »
Le grand mérite du film de Xavier Gianolli est de bousculer nos certitudes démocratiques lorsque nous avons tendance à percevoir notre passé en termes de continuité et de permanence. À travers le personnage de Jean Luchaire, il met en exergue les notions de mutation, de basculement idéologique et de volte-face politiques qui nous paraissent inacceptables, surtout quand on passe, comme Jean Luchaire, du pacifisme à la Collaboration, de la gauche démocratique au nazisme. Cela ne colle pas. Et comme au fil des années, la Collaboration restera associée à l’extrême droite alors que la gauche sera synonyme de résistance, c’est encore plus insupportable.






