Il est des débats qui, par leur simple existence, disent quelque chose de l’époque qui les voit naître. La polémique récente autour de la circoncision religieuse en Belgique en fait partie. Non pas parce qu’elle soit le signe d’une société plus soucieuse des droits de l’enfant ou de l’éthique médicale, mais parce qu’elle révèle une inquiétante disposition à juger des traditions séculaires avec une assurance que seule l’ignorance permet.
En quelques jours, des journalistes, des faiseurs d’opinion et des quidams ont commenté cette pratique juive ancestrale avec un aplomb qui étonne. Ils la décrivent comme s’il s’agit d’une coutume exotique, importée d’une lointaine contrée, étrangère à l’histoire européenne. On parle de barbarie, d’archaïsme, parfois même de délinquance. Les mots sont lourds, et leur répétition ne doit rien au hasard : ils fabriquent une image, ils orientent un regard.
Or, la circoncision n’est ni une nouveauté ni une pratique clandestine. Elle accompagne la présence juive en Europe depuis des siècles. Dans l’Europe occidentale de l’après-guerre, cette pratique n’avait jamais suscité de telles passions. Il a suffi d’une intervention déplacée et inopportune d’un ambassadeur américain pour qu’une pratique aussi ancienne soit soudain érigée en scandale moral.
Ce qui frappe, dans cette affaire, ce n’est pas tant le désaccord que la condescendance. On explique aux Juifs ce que leur tradition signifie réellement. On leur décrit même les effets psychologiques supposés de leurs rites alors qu’il n’existe pas le moindre collectif juif ayant dénoncé ou remis en cause la circoncision en Belgique. En somme, on intime aux Juifs de devenir civilisés, c’est-à-dire semblables à ceux qui les jugent.
Le procédé est commode. Sous couvert d’arguments médicaux, moraux ou juridiques, on fait passer les Juifs pour des barbares aux pratiques archaïques et cruelles. On suggère qu’ils enfreignent les normes, qu’ils maltraitent leurs enfants, qu’ils vivent dans un autre âge. Autrefois, on les accusait d’empoisonner les puits ; aujourd’hui, on les soupçonne d’infliger des mutilations à leurs propres enfants. Le vocabulaire change, le réflexe demeure : transformer une minorité en problème.
Il est pourtant des écrivains qui ont bien compris ce que signifie ce geste ancestral. Ainsi, Philip Roth, le grand romancier américain, a abordé la circoncision de manière particulièrement décomplexée dans La Contrevie (Éditions Gallimard). Dans ce roman, elle devient le lieu même des contradictions de l’identité juive moderne. Marque indélébile d’appartenance au peuple juif, elle y apparaît aussi comme un point de tension entre judaïsme, masculinité et modernité. Pour Roth, la circoncision est surtout le refus de ce qu’il nomme l’idéal pastoral, c’est-à-dire l’illusion d’une vie harmonieuse débarrassée des conflits historiques et identitaires.
C’est précisément ce que semblent méconnaître ceux qui réduisent la question à une querelle sanitaire. Car même posée de cette manière, elle ne vise en réalité qu’une seule minorité. Interdire la circoncision non médicale, c’est évidemment interdire la circoncision juive. On pourra toujours prétendre que la mesure est neutre même si tout le monde sait bien que ses effets, eux, ne le seront pas.
Ceux qui agitent aujourd’hui, explicitement ou implicitement, l’idée d’une interdiction feraient bien de mesurer les conséquences de leurs paroles. Si l’on rend impossible, par la loi ou par une atmosphère étouffante, la transmission de ce rite, on ne supprime pas seulement une pratique : on fragilise toute une communauté. Les communautés juives orthodoxes d’Anvers, plus attachés à leurs traditions religieuses, chercheront ailleurs un environnement plus accueillant où ils pourront vivre sans être suspectés. Quant aux Juifs peu religieux ou laïques, ils sentiront qu’une part de leur identité n’est plus la bienvenue. Car même pour les Juifs laïques, la circoncision demeure un rite de passage essentiel. Elle ne relève pas seulement de la tradition religieuse, mais de l’appartenance au peuple juif et de la continuité historique.
La question de la circoncision n’est donc pas seulement sanitaire. Elle interroge la place qu’une société accorde à l’histoire et à la conscience d’une petite minorité présente en Europe depuis deux millénaires. Une société qui souhaite être vraiment démocratique et ouverte doit apprendre à respecter ces héritages, non à les mépriser à la lumière de préjugés anciens et d’humeurs actuelles







