Regards n°1088

L’Edito – Une mémoire tordue

Il est dommage que Maurice Halbwachs, le sociologue français spécialiste de la mémoire collective mort en déportation en 1945 à Buchenwald, ne soit plus vivant pour se pencher sur la manière pour le moins curieuse avec laquelle la Flandre partage les représentations de son passé, et tout particulièrement celui de la collaboration du Mouvement flamand avec l’occupant allemand durant la Seconde Guerre mondiale.

En effet, depuis plusieurs années, des incidents liés à la mémoire de la Collaboration se multiplient en Flandre. A titre d’exemple, on peut citer la brochure que le Parlement flamand a publiée en 2021 à l’occasion de son 50e anniversaire dans laquelle deux personnalités marquantes de la Collaboration (August Borms et Staf Declercq) figurent parmi ceux qui ont « contribué à l’émancipation du peuple flamand et sa langue ». On peut aussi mentionner le monument de Zedelgem érigé par cette commune en 2018 en mémoire de légionnaires SS lettons présentés comme des combattants de la liberté. Le dernier incident en date ne dissipe pas le malaise : l’autorisation donnée en mai dernier par la ville d’Ypres à la tenue du Frontnacht, un festival de Rock « identitaire » (une des déclinaisons de l’extrême droite) organisé dans le cadre de l’Ijzerwake, la version radicale du pèlerinage de l’Yser, cette grand-messe du nationalisme flamand. En guise de groupes de rock identitaires destinés à « rajeunir le public du pèlerinage » (sic), il est question de formations skinheads néo-nazies. Programmé les 27 et 28 août dernier, le Frontnacht a finalement été annulé dans le courant du mois d’août suite à la publication d’un rapport des services de renseignement caractérisant cet événement comme une menace d’extrême droite.

Ces trois exemples ne font que souligner l’incapacité de la Flandre à se forger une mémoire collective claire sur la Collaboration. Car ces incidents ne sont pas le fait de groupuscules obscurs et marginaux mais celui de démocrates. Et il semble que ces derniers portent sur cette période sombre un regard aussi bienveillant que les mouvements se présentant comme les dignes héritiers de ces collaborateurs. En effet, il ne s’agit ni d’amnésie collective ni de difficulté à accepter un passé douloureux mais plutôt de l’omniprésence d’une mémoire déclinée de manière tordue dans laquelle la Collaboration n’est ni marquée du sceau de l’infamie ni considérée comme une faute politique et morale grave. Ce ne fut qu’un mauvais choix, une erreur en somme.

À n’en pas douter, la Flandre a élaboré une mémoire de la Collaboration qui lui est propre et surtout, une mémoire collective partagée par la société dans son ensemble en dépit des clivages et des lignes de fracture qui traversent cette société. Des historiens flamands ont certes consacré de nombreux travaux bien documentés à la Collaboration en Flandre mais à chaque fois qu’ils s’expriment dans les médias suite à un incident mémoriel, ils s’y prennent d’une telle manière qu’ils ne contribuent jamais à crever l’abcès. L’attitude des intellectuels flamands ne permet pas non plus de sortir de cette impasse. Aucun d’entre eux ne réclame des comptes aux générations précédentes pour leur rôle, jugé favorable ou passif, face à la Collaboration. Où se cache donc le Pasolini ou le Fassbinder flamand pour multiplier les coups de gueule contre l’intolérance, le racisme affiché ou refoulé des nationalistes flamands et dénoncer les compromissions mémorielles des démocrates du Nord ? S’ils ne veulent pas que la liste des incidents portant sur la mémoire de la Collaboration flamande se rallonge éternellement, les intellectuels flamands doivent marteler que la Collaboration fut une faute majeure et qu’une société démocratique ne peut accepter que les termes et les contours de son rapport à ce passé sombre soient constamment définis par ceux qui le valorisent et le glorifient de la manière la plus abjecte.   

Écrit par : Nicolas Zomersztajn
Rédacteur en chef
22 bis

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