La déliquescence du judaïsme orthodoxe bruxellois

Nicolas Zomersztajn
Minoritaire au sein d’une population juive non-religieuse et non-pratiquante, le judaïsme orthodoxe bruxellois souffre depuis de nombreuses années d’une déliquescence qui semble irréversible. Il nous semble donc pertinent de déceler les causes de ce phénomène inhérent à la condition juive dans le monde moderne.
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Il y a plus de 70 ans, le rabbin Shmuel Gronen Greineman, une des principales autorités juives orthodoxes vivant en Israël, a été appelé à Anvers pour arbitrer un contentieux concernant la succession du Rav Rottenberg, grand rabbin d’Anvers assassiné à Auschwitz-Birkenau en 1944. Par souci d’impartialité, il a préféré séjourner à Bruxelles dans une famille juive orthodoxe de cette ville. Un après-midi à Shabbat, lors d’une promenade avec son hôte, ce dernier lui a demandé comment il trouvait Bruxelles. Le rabbin israélien lui a alors répondu que « le diable a bien fait son travail dans cette ville. Sa tâche est accomplie », jugeant irrécupérable la communauté juive locale beaucoup trop éloignée de la tradition juive.

Il est clair qu’en matière d’orthodoxie et de pratique religieuse, la communauté juive de Bruxelles n’a jamais atteint les exigences du Rav Greineman que seule la judaïcité anversoise peut satisfaire. En effet, à partir de 1946, c’est à Anvers que de nombreuses communautés ultra-orthodoxes de Pologne et de Hongrie s’installent à dans la Métropole où elles vont reconstituer une vie juive religieuse identique à celle qu’elles vivaient en Europe orientale avant la Shoah. La cohésion sociale que les communautés orthodoxes et ultra-orthodoxes ont réussi à recréer à Anvers ont assuré la perpétuation d’une tradition spirituelle vivante et le maintien d’une pratique religieuse largement répandue. « Si Anvers a pu conserver une vie juive orthodoxe, c’est principalement en raison de la manière avec laquelle les Juifs de la Métropole ont maintenu une vie de « ghetto » au centre d’Anvers avec le métier de diamantaire qui cimentait les relations la vie communautaire », insiste Sylvain Landau, ancien vice-président du Consistoire central israélite de Belgique. « Les Juifs se fréquentent à tout moment de la journée : ils se voient au moment de la prière le matin, se côtoient à la bourse du diamant toute la journée, leurs enfants fréquentent les mêmes écoles et yeshivot et tout le monde se retrouve à la synagogue pour les offices et les fêtes. Cela a permis aux Juifs d’Anvers de poursuivre dans le judaïsme orthodoxe que leurs parents leurs avaient transmis ». Juif orthodoxe originaire de Bruxelles et vivant depuis de nombreuses années à Anvers, Sylvain Landau attire également notre attention sur la manière différente avec laquelle les communautés juives d’Anvers et de Bruxelles ont réagi à la Shoah après-guerre et ce que cela entraîné en matière de religiosité. « A Anvers, la Shoah n’a pas suscité chez les Juifs orthodoxes de sentiment de révolte contre la religion alors qu’à Bruxelles, il me semble qu’on s’est beaucoup plus posé cette question et qu’elle a entrainé de nombreux abandons de la pratique religieuse. En interpellant Dieu, beaucoup de Juifs bruxellois ont d’une certaine manière posé les bases d’une vie juive où la tradition religieuse et la pratique des commandements divins n’ont plus leur place. Plus de 77 ans la Shoah, on peut voir qu’à Anvers le judaïsme orthodoxe ne cesse de se développer alors qu’à Bruxelles il est en pleine déliquescence ».

Une vie juive dominée par des non-religieux

La Shoah a certes entraîné des conséquences irréversibles en matière de pratique religieuse auprès de ceux qui estimaient que Dieu les avait abandonnés à leur triste sort. Toutefois, la vie juive bruxelloise était déjà considérablement dominée par des mouvements politiques et culturels juifs non religieux (sionistes, bundistes, communistes) que l’immigration juive de Pologne a emporté à Bruxelles à la semelle de ses souliers durant l’entre-deux-guerres. Il faut également reconnaitre qu’en dépit du rapport de forces démographique favorable aux Juifs non-religieux ou non-pratiquants à Bruxelles, des Juifs orthodoxes se sont maintenus à Bruxelles après la Shoah et ont trouvé les ressources pour y perpétuer une vie juive conforme à leur pratique. Des synagogues orthodoxes, des commerces casher et une école juive religieuse (Athénée Maïmonide) ont ainsi prospéré à Bruxelles. « Durant ma jeunesse, il y avait suffisamment de familles juives religieuses pour que je ne me sente pas isolé », se souvient Marco Serfaty, traiteur casher et rabbin de la synagogue (orthodoxe) Beth Israël de l’avenue de Stalingrad depuis 1985. « Comme j’évoluais dans un environnement religieux, je n’avais pas le sentiment que la pratique religieuse était contraignante : j’étais inscrit à l’école Maïmonide, je fréquentais le mouvement de jeunesse Bnei Akiva et j’allais à la synagogue orthodoxe de la rue de la clinique où il y avait chaque samedi en moyenne 80 personnes. Et pour les fêtes de Rosh Hashana et Yom Kippour, il fallait fermer la rue du Chapeau parce qu’il y avait autant de monde à l’extérieur qu’à l’intérieur. Il y avait donc une vie religieuse active et visible à Bruxelles même si les non-religieux y ont toujours été majoritaires ».

Place centrale de l’éducation juive

Pour les jeunes Juifs religieux, la pratique des commandements divins se complique lorsqu’ils quittent l’école et qu’ils sont confrontés au monde environnant que leurs amis non-religieux fréquentent déjà. « C’est à ce moment-là que j’ai senti les contraintes de ma pratique religieuse », fait remarquer Marco Serfaty. « Si je suis par exemple invité à une soirée, que vais-je faire pour manger si mes hôtes ne mangent pas casher ? Que faire de ma kippa lorsque je suis le seul à la porter ? Dois-je attendre la fin de Shabbat pour sortir avec mes amis ? etc. Autant de questions auxquelles j’étais confronté dans ma vie quotidienne. J’avais heureusement de chouettes amis qui m’acceptaient tel que je suis. Mais je dois reconnaitre que plus j’étais en contact avec le monde environnant, plus cela devenait difficile. Car la pratique religieuse est contraignante. Quand on est né dans une famille pratiquante et qu’on ne fréquente que des Juifs pratiquants, c’est plus facile. Une habitude devient naturelle, dit l’aphorisme ». Et s’il y a bien une religion qui se vit en groupe (communauté), c’est le judaïsme. Cela crée une dynamique déterminante qui qui rend la pratique religieuse moins pesante. « Mais quand on évolue dans une société juive majoritairement non-pratiquante, que le noyau pratiquant se réduit et qu’on est en contact avec le monde non-juif, c’est plus compliqué. Il n’y a plus cet effet de groupe qui facilite la pratique religieuse. Ce qui fait que des Juifs comme moi, il n’y en a plus tellement à Bruxelles aujourd’hui », constate Marco Serfaty.

Ce contexte particulier peu propice au développement d’une vie juive religieuse à Bruxelles a déterminé des choix fondamentaux pour les Juifs orthodoxes de Bruxelles. De nombreux élèves religieux qui constituaient le vivier naturel de l’Athénée Maïmonide ont été scolarisés à Anvers ou en France parce que leurs parents jugeaient qu’il n’y avait pas assez de matières juives et qu’il était préférable que leurs enfants évoluent dans un milieu où ils vivent le judaïsme à chaque instant de la journée. « Pour les familles juives religieuses orthodoxes, il y a un problème : l’absence d’une école juive religieuse où leurs enfants pourront se voir dispenser un enseignement conforme à leur pratique religieuse », reconnaît Albert Guigui, Grand rabbin de Bruxelles.

« Et le problème s’est accru depuis la fermeture de l’Athénée Maïmonide. Personne n’ignore que dans la vie juive, l’éducation occupe une place centrale. Dans le Chema Israël que nous prononçons lors de la prière du matin, il est dit Vechinantam levaneykha (tu les inculqueras à tes enfants). Dieu ordonne aux parents juifs d’éduquer leurs enfants dans le respect des commandements et de transmettre la chaîne ininterrompue de milliers d’années de Torah et de tradition. Or, depuis la fermeture de l’Athénée Maïmonide, les parents juifs orthodoxes sont dans une situation difficile. Il y a certes deux écoles juives mais elles ne dispensent pas un enseignement religieux conforme à leur pratique religieuse orthodoxe. Ils ont donc deux possibilités : soit quitter Bruxelles pour s’installer à Anvers, en France ou en Israël et la communauté juive s’appauvrit en perdant ses forces vives ; soit ils restent à Bruxelles et envoient leurs enfants dans une école juive à Anvers. Cette dernière option est lourde de conséquences négatives pour les enfants : ils doivent se lever très tôt pour prendre chaque matin un mini bus et revenir dans la soirée à Bruxelles. Cela implique aussi qu’ils suivent des cours en néerlandais. Tout cela est compliqué pour les enfants et leurs parents ».

L’inexistence actuelle d’école juive religieuse bruxelloise n’est pas la seule cause de la déliquescence du judaïsme orthodoxe à Bruxelles. En effet, Pendant de nombreuses années, des contingents importants de rhétoriciens de l’Athénée Maïmonide ont fait leur alya pour étudier et vivre en Israël. « Tous ces diplômés, qui constituaient les forces vives du judaïsme bruxellois et dans lesquels nous avons placé nos espoirs pour renforcer la communauté juive nous ont ainsi échappé », regrette le rabbin Guigui. « Ce succès s’est paradoxalement transformé en un appauvrissement quantitatif et qualitatif pour la communauté juive de Bruxelles car parmi ces jeunes ayant fait leur alya, la proportion des religieux était très importante. C’est ce qui explique en grande partie l’appauvrisement du judaïsme orthodoxe à Bruxelles. Les décès des plus âgés n’a jamais été compensé par une relève de jeunes générations qui ont préféré vivre en Israël. C’est dommage car il régnait à l’Athénée Maïmonide une ambiance extraordinaire qui forgeait une orthodoxie juive moderne où des enfants de familles pratiquantes côtoyaient dans un esprit d’ouverture des enfants non-religieux ».

Absence de relève

Et si la question de l’absence d’école juive religieuse n’était qu’un prétexte commode qui dissimule mal un phénomène générationnel se manifestant dans les communautés juives de diaspora ? « La génération de mes parents a progressivement disparu mais les générations suivantes n’ont pas pris la relève », déplore Marco Serfaty. « Elles ont soit choisi de s’installer en Israël où elles poursuivent une vie religieuse orthodoxe, soit elles sont restées en Belgique en abandonnant progressivement la pratique religieuse. Et la frontière entre une vie moins religieuse et une vie non-religieuse est très fragile. Quand on a un métier où l’on est amené à rencontrer du monde ou à voyager, il est très difficile de maintenir le respect de la casherout. Au début, on ne mange que des légumes, ensuite du poisson et finalement on se met à manger du poulet. Et il se peut qu’un jour, on ne mange plus du tout casher ». Petit à petit, on s’éloigne de la pratique religieuse tout en conservant une identité juive très forte car il y a malgré tout à Bruxelles un tissu d’organisations juives bien ancré dans la vie juive bruxelloise. Il y a donc une vie juive à Bruxelles mais elle ne s’articule pas sur le respect de la tradition ni de la pratique religieuse.

Qu’ils soient anversois, israéliens français ou américains, les Juifs orthodoxes peuvent reprocher amèrement et même avec un certain mépris aux Juifs de Bruxelles de ne pas pratiquer les commandements divins ni de vivre un judaïsme authentique. Ce déficit de religiosité n’a pourtant pas empêché Bruxelles d’être encore bien structurée sur le plan de la vie juive. La capitale de la Belgique possède toutes les institutions d’une communauté juive digne de ce nom : une institution fédérative des organisations juives, des synagogues, deux écoles, des mouvements de jeunesse, un centre communautaire, une radio, un service social, une maison de repos, un bain rituel et même des épiceries juives. La déliquescence du judaïsme orthodoxe est un phénomène dont aucun Juif ne doit se réjouir car il est synonyme d’appauvrissement de la vie juive. En revanche, il ne doit pas être perçu comme un rejet du judaïsme de la part des Juifs de Bruxelles. Ces derniers n’ont pas renoncé à leur identité juive. Ils la déclinent différemment en l’articulant avec la modernité qu’ils jugent comme un progrès. C’est aussi la raison pour laquelle le judaïsme libéral a réussi à s’implanter avec succès à Bruxelles : il permet aux Juifs de maintenir le lien avec l’héritage ancestral du judaïsme tout en respectant leurs choix de vie et leurs aspirations sociétales.  

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