Objectiver l’antisémitisme en Belgique : une priorité enfin relevée !

Joel Kotek
La recrudescence des violences antisémites depuis le 7 octobre soulève des questions sur l’étendue de l’antisémitisme en Belgique. En réponse à ce constat, le tout nouvel Institut Jonathas a commandé une enquête quantitative à Ipsos Belgique, visant à poser un diagnostic précis et impartial sur l’ampleur des préjugés des Belges à l’égard des Juifs.
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Quelle est la proportion de Belges ayant des préjugés antisémites ? Quel est le regard porté par nos concitoyens sur le conflit au Moyen-Orient ? Quoi de plus logique pour le déterminer que d’interroger directement les premiers concernés : les Belges. L’exercice est évident, ce qui l’est moins, c’est qu’aucune organisation, institut scientifique ou média n’y a songé jusqu’ici, contrairement à la France où les Français sont sondés sur cette question plus souvent qu’à leur tour. On ne le répétera jamais assez, s’agissant de l’antisémitisme, l’heure belge est au déni complet. Le sujet est apparemment trop complexe, voire dérangeant pour nos politiques, chercheurs et média pour lesquels l’antisémitisme serait non seulement limité au périmètre de l’extrême droite mais encore résiduel. Le sondage commandité par l’Institut Jonathas met à mal cette doxa. En voici les principaux enseignements.

Une représentation des Juifs somme toute assez contradictoire

D’une part, une perception affichée des Juifs plutôt neutre. À cet égard, l’écart entre la France et la Belgique est notable : en France, 36 % des Français disent avoir de la sympathie pour les Juifs, contre 22 % des Belges. De même, si seulement 6 % des Français disent avoir de l’antipathie pour les Juifs, ce chiffre atteint 14 % chez les Belges (19 % au sein de l’extrême droite et 22 % à Bruxelles).

D’autre part, une connaissance réelle des Juifs bien plus contrastée, au regard de la prégnance des préjugés antijuifs traditionnels dans toutes les strates de la société belge. Ces préjugés, concernant la solidarité, la richesse et l’enfermement communautaire, peuvent être exprimés sans que l’interviewé ne manifeste une animosité explicite envers les Juifs. Ces idées sont perçues comme des vérités universellement acceptées, ne nécessitant pas de réflexion approfondie, il s’agit simplement un constat que tout le monde pourrait faire. En effet, les personnes qui énoncent ces discours ne semblent pas conscientes qu’elles véhiculent des clichés antisémites. Il est également probable que si on le leur faisait remarquer, elles pourraient tout à fait s’en déclarer choquées.

Surreprésentation au sein de trois segments

Si les marqueurs traditionnels de l’antisémitisme sont présents dans toutes les composantes de la société belge à des degrés divers, ils sont surreprésentés au sein de trois segments précis de la population belge : tout d’abord chez les sondés qui se déclarent d’extrême droite – mais l’on constate aussi la prégnance des marqueurs antisémites au sein des Belges se situant à l’extrême gauche et, surtout, encore, chez les personnes se déclarant musulmanes ; d’où le fait que les préjugés antisémites apparaissent les plus prononcés en région bruxelloise, bien avant la Flandre et surtout la Wallonie. Comme le constate l’enquête de Jonathas, les chemins de l’antisémitisme sont plus que jamais pluriels.

Trois formes contemporaines d’antisémitisme

L’enquête observe l’existence en Belgique de trois formes contemporaines d’antisémitisme : 1) antisémitisme primaire et/ou de passion (préjugés religieux, raciaux, économiques liés aussi au complotisme). Ce qui est le plus frappant, c’est la permanence des stéréotypes propres aux différentes traditions antisémites, chrétienne mais aussi islamique, de droite mais aussi de gauche. 2) Antisémitisme secondaire, qui tire son origine du sentiment de culpabilité des Européens lié à la Shoah, et qui aboutit à banaliser la Shoah et à nazifier Israël. C’est ainsi que 41 % des Belges pensent que « les Juifs utilisent la Shoah pour défendre leurs intérêts ». Ils sont 49 % à le penser à l’extrême gauche, 48 % chez les musulmans et 46 % à l’extrême droite. De plus, 35 % des Belges estiment que « les Juifs font aux Palestiniens ce que les Allemands leur ont fait subir ». Ils sont 59 % à le penser chez les musulmans et 50 % à l’extrême gauche ! 3) Antisémitisme tertiaire et/ou de calcul, c’est-à-dire opportuniste, électoraliste (voir plus bas).

Méconnaissance des réalités juives

Les Belges montrent une grande méconnaissance des Juifs, de la réalité de la Shoah, du judaïsme et de l’antisémitisme. Plus de 75 % des Belges ne savent pas combien il y a de Juifs en Belgique (30.000). 13 % indiquent que les Juifs sont 500 000 en Belgique, 4 % que les Juifs sont un million et 30 % disent ne pas savoir. Nul besoin de préciser que la Wallonie devrait compter tout au plus 2.000 Juifs. Contrairement à leurs voisins français, les Belges ne perçoivent guère les menaces qui pèsent sur leurs concitoyens de confession ou d’origine juive, pourtant les Juifs sont et restent les premières cibles des violences verbales ou physiques en Belgique. Alors que depuis le 7 octobre 2023, les actes et propos antisémites sont en très forte hausse dans de nombreux pays dont la Belgique, seulement 37 % des Belges pensent que l’antisémitisme est un phénomène répandu dans leur pays, contre 76 % des Français (sondage IFOP, mars 2024).

La place donnée aux Palestiniens et à Israël dans la vie politique belge

Les résultats du sondage sur la place donnée aux Palestiniens et à Israël dans la vie politique belge interpellent. Seuls 9 % des Belges, dont 8 % de Wallons et 8 % de Flamands ont affirmé qu’ils attacheront, lors des élections du 9 juin 2024, beaucoup d’importance aux positions prises par les différents partis belges sur la guerre à Gaza et en Israël. S’agissant de la minorité concernée par la guerre à Gaza, sont surreprésentés les 18 à 24 ans (17 %), les Bruxellois (25 %), l’extrême droite (28 %) et les belges musulmans (39 %), segment clé de l’électorat bruxellois comme on le sait. Cette focalisation sur Gaza explique l’antisémitisme tertiaire et/ou de calcul, à savoir les raisons pour lesquelles l’ensemble des partis progressistes bruxellois, déjà passablement biberonnés aux stéréotypes propres à l’antisémitisme de gauche, ont fait de la Palestine l’un des enjeux majeurs de leurs campagnes électorales. 

Ayant pour objet la lutte contre l’antisémitisme, l’Institut Jonathas s’intéresse évidemment à ces 8 % de sondés qui aspirent à un État de Palestine « From the river to the sea ». Cette option, qui suppose la destruction de l’État d’Israël, est souhaitée par 19 % des 18 à 24 ans, 13 % des 25 à 34 ans et 44 % des musulmans.

L’image d’une société belge plutôt tendue

Les opinions, préoccupations et expériences des Belges concernant les Juifs et d’autres minorités révèlent des signaux négatifs pour l’ensemble de la société belge. Les opinions des Belges sur les Juifs s’inscrivent dans un cadre plus large d’opinions et d’expériences relatives à différents groupes minoritaires. Les résultats du sondage sur ces sujets renvoient l’image d’une société belge plutôt tendue et inquiète. Plus de 60 % de l’ensemble des sondés « entendent souvent » ou « de temps en temps dans leur vie quotidienne dire du mal (préjugés, propos discriminatoires, moqueries) » des musulmans (71 %), des Maghrébins (63 %), des étrangers (63 %), des Noirs (49 %), des Roms (39 %), des homosexuels/lesbiennes (35 %), des Juifs (30 %) et des Asiatiques (19 %). Aucun milieu n’y échappe. C’est ainsi que les sondés de confession musulmane rapportent qu’ils entendent dans leur entourage des propos malveillants contre les Noirs (78 %) les homosexuels/lesbiennes (57 %), les Juifs (39 %). Ces chiffres donnent une image mitigée du «  vivre ensemble » à la belge, pourtant tant vantée par les médias et les acteurs politiques. La société belge courrait-elle le risque d’archipellisation (cf. Jérôme Fourquet) ? L’Institut Jonathas a interrogé les Belges sur quatorze préjugés antisémites en leur demandant si chaque préjugé est vrai ou faux. Huit des quatorze préjugés sont considérés comme vrais par plus de 35 % des Belges ; cinq autres, considérés comme avérés par plus de 15 % des Belges.

Conclusion

En Belgique, la réémergence de l’antisémitisme est une réalité indéniable. Pourtant, beaucoup de personnes persistent à ignorer cette situation. Certains nient son existence ou essaient de minimiser son importance. D’autres encore cherchent à le déguiser de manière insidieuse en « antisionisme », un terme dont la véritable signification est pourtant évidente. La résurgence de l’antisémitisme dans un contexte politique démocratique n’est pas unique à la Belgique. La France, le Royaume-Uni et même les États-Unis sont également concernés. Le retour, ou la réaffirmation, de préjugés haineux en général et de l’antisémitisme en particulier constitue l’une des manifestations les plus marquantes de la crise que nos démocraties traversent actuellement. Il est urgent et nécessaire de prendre conscience des différentes réalités de l’antisémitisme en Belgique pour pouvoir combattre, spécifiquement et efficacement, chacune d’entre elles. 

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