François Mitterrand est décédé il y a trente ans. Fustigé pour son passé vichyste et l’affaire Bousquet, François Mitterrand aimait pourtant s’entourer d’intellectuels et d’amis juifs. Un paradoxe qui éclaire la relation complexe de l’ancien Président français au pouvoir, à la mémoire et à l’Histoire.
Le cadre n’a rien d’anodin… Pour cette rencontre avec Georges-Marc Benamou, écrivain, réalisateur mais aussi ultime confident de François Mitterrand, rendez-vous a été pris au Sélect, institution du boulevard du Montparnasse. Banquettes rouges, miroirs patinés, conversations qui s’entrecroisent comme aux grandes heures de la Café Society parisienne : tout y est ! Derrière nous, Vincent Lindon. Incarnation de l’artiste de gauche, l’acteur avec un naturel désarmant, s’installe au bar puis tient salon sous les regards plein d’admiration. Ces derniers mois, son nom revient avec insistance dans les discussions. On lui prête même des ambitions présidentielles… Ce soir-là, c’est pourtant une autre figure mythique de la gauche qui nous intéresse : François Mitterrand. Un président plein de paradoxes, multipliant les zones d’ombre et pourtant capable de lumineuses intuitions. Mitterrand et l’union des gauches, Mitterrand challenger numéro 1 à de Gaulle, Mitterrand qui, en mai 1981, promettait ni plus ni moins que de changer la vie.
Le même homme fut auparavant celui de la francisque, l’ami de René Bousquet, celui qui composa avec Vichy sans jamais daigner s’y opposer frontalement, ni rompre totalement. Mitterrand, disait-on, avait l’habitude de tout embrasser… Comment comprendre ce personnage indéchiffrable à l’heure de la transparence et de la cancel culture ? Pour George-Marc Benamou, le jugement que l’on porte sur Le Florentin ne cesse d’évoluer avec les années : « Le temps a fait son œuvre. On le comprend mieux aujourd’hui qu’il y a dix ou quinze ans, quand on ne voulait plus rien entendre à son sujet pour une série de raisons valables ou de prétextes politiques… Il savait que l’Histoire serait plus clémente sur sa personne et son bilan que ne l’étaient ses contemporains. Et il avait sans doute raison… »
Dans un moment de perdition politique, alors même qu’aucune incarnation charismatique ne se détache politiquement si ce n’est l’option radicale populiste, le fantôme Mitterrand resurgit d’outre-tombe comme une alternative. Ces dernières semaines, une série bien ficelée en quatre épisode (Mitterrand confidentiel, sur France 2), un documentaire produit par l’INA ainsi que plusieurs émissions de radio auscultent et dissèquent ce qui subsiste de doute, de grandeur et de réserves. À cela, il faut ajouter Dans le secret de Mitterrand (Éditions Plon, 2026), un livre imaginé comme une compilations de récits, de confessions et de prédictions sélectionnés par Benamou. L’exercice ne constitue ni une hagiographie ni un règlement de comptes tardif. On y découvre un président vieillissant, conscient que son temps est compté, « certain que l’histoire a déjà commencé à trier, à juger, à hiérarchiser ». « Quand vous êtes un vieux chef gaulois, vous vous préoccupez de votre image posthume » commente l’auteur. Pour ce dernier, cela ne fait guère de doute : le Sphinx, féru de belles lettres – et par bien des aspects, semblable à un écrivain d’extrême-droite dans les élans comme dans l’allure… – s’est efforcé de travailler sa sortie comme un romancier écrit son dernier chapitre. « En laissant filtrer certaines vérités, en en retenant d’autres, en organisant son propre clair-obscur » pour mieux dessiner son intrigue romanesque.
De Fabius à Attali, de Badinter à Hanin
C’est dans cette zone grise que s’inscrit justement son rapport aux Juifs, sans doute l’un des fils les plus sensibles, les plus dérangeants, mais aussi les plus structurants de son parcours. De Fabius à Attali, de Badinter à Hanin, Mitterrand étonnait par sa propension à s’entourer d’intellectuels, de camarades et d’artistes juifs. Une véritable constante qui traverse toute la trajectoire du politicien, du jeune ambitieux des années 1950 au président crépusculaire. Voici donc Mitterrand toujours entouré de conseillers et d’héritiers putatifs, toujours brillants et régulièrement juifs. Le paradoxe est d’autant plus intrigant que le passé de Mitterrand demeure lesté de fautes historiques majeures. Vichy constitue le terrain des premières ambitions d’homme et de profondes ambiguïtés politiques. À cela il faut ajouter sa fidélité prolongée à René Bousquet, ancien secrétaire général de la police de Vichy, organisateur principal de la rafle du Vel d’Hiv en juillet 1942. Pour nombre de Juifs français, explique Benamou, cette relation fut vécue comme une blessure morale profonde, incompréhensible et impardonnable.
Le confident des derniers mois remarque un autre paradoxe : la propension mitterrandienne à s’entourer de Juifs semblait inédite dans une France qui leur refusait encore largement les postes les plus convoités de conseillers du prince. « À droite, à l’époque, les mêmes itinéraires n’auraient tout simplement pas été envisageables… », note Benamou. Souvent placés sur son chemin à des tournants de sa carrière, les Juifs de Mitterrand jouent un rôle charnière dans sa carrière. Comme si cette altérité-là lui servait d’aiguillon intellectuel et moral. Comme s’il fallait des mensch pour l’aider à avancer et à accoucher de sa propre pensée. Ces incarnations, nous les connaissons. Mendes-France, en miroir et en opposition, lorsqu’il faut se trouver une ambition dans le réel et sortir des combats théoriques. Plus tard, Elkabach quand il faudra dire sa vérité, se délivrer de certaines fautes du passé face aux français et convoquer les « forces de l’esprit ». Plus régulièrement Badinter, comme un éclair de noblesse et de grandeur. S’agit-il d’une stratégie inconsciente ou d’un habile calcul politique ? Comme souvent, le doute est permis… « Chez Mitterrand, l’attirance pour les esprits rapides, dialectiques, critiques, était palpable », explique Benamou. « Il avait une formule pour raconter cela : « Les juifs d’Oran pensent plus vite que les Charentais ! »
Dans cette constellation de visages et de noms, celui de George Dayan émerge comme un premier souvenir de jeunesse. Compère de service militaire, fidèle des premières heures en politique. Il sera bientôt rejoint par d’autres compagnons de route, à commencer par Roger Hanin. Avec le comédien, la relation n’est ni idéologique ni stratégique. Elle est affective, méditerranéenne, presque familiale. Elle révèle un Mitterrand intime, fidèle sur plusieurs décennies, capable d’attachements profonds et durables, loin des calculs du pouvoir. De l’autre côté du spectre et du cercle surgit ensuite Laurent Fabius. Ce dernier occupe une place singulière. Il est tour à tour lieutenant d’avant la conquête du pouvoir, par la suite directeur de cabinet et machine intellectuelle épatante. Et bientôt Premier ministre maniant, à son image, autant le charme que le dédain. Mitterrand voit en lui bien davantage qu’un héritier possible : il se projette. Jeune, brillant et cultivé, Fabius incarne une gauche de gouvernement, rationnelle et capable de s’installer au pouvoir sans dogmatisme.
Ce tropisme éclaire aussi la place centrale occupée par Jacques Attali, longtemps conseiller, fascinant Sherpa et parfois fusible bien visible. Avec Attali, Mitterrand trouve un compagnon intellectuel capable d’anticiper, de penser le temps long et de concrétiser un rêve européen aux allures de legs aux générations futures. Là encore, il ne s’agit pas d’un simple choix technocratique : avec le recul, force est de constater combien Jacques Attali a participé à cette galerie d’éminentes figures juives qui, chez ce roi élyséen, jouent le rôle de révélateurs, de boites à idées, parfois de miroirs.
« … Pour le droit, Robert Badinter, et pour le tordu, Roland Dumas »
Mais c’est peut-être avec Robert Badinter que la relation atteint sa portée la plus symbolique. L’abolition de la peine de mort, portée par l’avocat et endossée par Mitterrand, reste l’un des actes politiques les plus puissamment chargés de sens moral du premier septennat. Pour une large part de la communauté juive française, ce moment marque une forme de réconciliation partielle, sinon avec l’homme, du moins avec son action. Badinter incarne alors une France de droit, de réparation, de fidélité aux valeurs universalistes issues de l’histoire juive européenne. Là encore, Mitterrand délègue, mais assume. Il installe une méthode. Se sert souvent des autres comme bouclier, les laisse parfois briller. Et tandis que Badinter constitue la face lumineuse, le mensch du Président, se tient à ses côtés un autre avocat, Roland Dumas, préposé, quant à lui, aux basses besognes. Le tout résumé en une formule cynique et corrosive à souhait par le principal intéressé : « J’ai deux avocats : pour le droit, Robert Badinter, et pour le tordu, Roland Dumas ».
Reste la toute fin. Celle des entretiens tardifs avec Elie Wiesel, menés alors que le pouvoir s’estompe et le corps faiblit. Ces dialogues, publiés sous forme de conversations, frappent par leur retenue. Wiesel n’y cherche ni l’absolution ni la condamnation. Il interroge. Il écoute. Il met en regard la mémoire juive et le récit national français, sans jamais les confondre. De ces échanges se dégage une évidence : il apparait clair que François Mitterrand, s’il tenait beaucoup de juifs en haute estime, ne faisait que peu de cas de leur devenir en tant que communauté. Le judaïsme, chez lui, reste une affaire de figures esseulées, jamais de destin collectif. Pour le comprendre, il suffit de lire la réponse qu’il donne à Wiesel dans les premières pages de l’ouvrage Mémoire à deux voix (Éditions Odile Jacob, 1995). Tandis que le prix Nobel exprime l’« angoisse » et le « trouble » qu’ont causés les révélations de Pierre Péan à l’automne 1994 sur les relations de François Mitterrand avec René Bousquet, souhaitant des « réponses aussi complètes que possible », Mitterrand affirme sa position de toujours : « Je vous réponds parce que c’est vous » Voilà qui raconte un président façonné par le monde d’hier. Un monde où le juif était damné de la Terre ou conseiller du prince, sans juste milieu.






