Regards n°1122

Nuremberg, huis clos entre le bourreau et le psychiatre

Classique, sobre et fort à la fois, Nuremberg fait dialoguer l’Histoire et l’intime, Göring et Kelley, la cellule et la salle d’audience d’un procès qui dura près d’un an.

Avant Nuremberg, il n’existait ni cadre juridique ni jurisprudence pour juger des crimes d’une ampleur encore inimaginable. En 1945, les Alliés, sous l’impulsion du procureur américain Robert Jackson, décident de faire comparaître vingt-deux responsables nazis devant une cour de justice internationale, mais aussi aux yeux du monde, par l’intermédiaire de la presse.

Les dossiers sont constitués. Le procès ne vise pas seulement à condamner — la sentence des criminels est connue — mais à interroger, documenter, comprendre et créer une mémoire irréfutable pour que plus jamais « cela » n’arrive… Le deuxième long métrage de James Vanderbilt saisit ce moment historique où le droit franchit une nouvelle étape, où la loi continue de se créer.

« Pour la reconstitution historique, j’ai rencontré Michael Berenbaum, qui a notamment été le conseiller technique de La Liste de Schindler (1993), de Steven Spielberg. Il comprenait à la fois le monde du cinéma et celui de l’histoire. Il était très important pour moi que tout cela soit juste. Nous voulions représenter le procès aussi fidèlement que possible dans le cadre d’un film. Il s’agissait de condenser en deux heures un procès qui a duré un an. Il était pour moi essentiel de montrer cela, notre décor de tribunal — construit à l’échelle — dans lequel nous avions trois cents figurants », précise le réalisateur américain, qui, de son côté, s’était aussi plongé dans des années de lectures et de documentation sur le procès.

Duo, duel, doubles et troubles

En adaptant le livre de Jack El-Hai, Le Nazi et le Psychiatre, James Vanderbilt choisit d’approcher la figure d’Hermann Göring (Russell Crowe) à travers le regard du psychiatre américain chargé d’évaluer les dignitaires nazis capturés.

Entre le massif Göring et l’agile Douglas Kelley (Rami Malek) — un jeune interprète allemand-anglais assure leurs échanges — les interrogatoires évoluent vers des entretiens courtois, teintés, au fil du temps, de sympathie mutuelle. Feinte ? Réelle ? Décrypté par Kelley comme un narcissique manipulateur, Göring s’avère être un séducteur en puissance. Mais qui analyse qui, qui manipule qui, qui cherche à tirer avantage de l’autre ? La progression est habile. Les acteurs s’affûtent dans l’arène. Dans un dernier sursaut de fierté, Göring défiera le psychiatre, comme les institutions, toisant les nations qui se posent en juges et en moralistes exemplaires.

Une sensation persistante de huis clos traverse le film : cellules étroites, visages scrutés à la loupe, face-à-face, couloirs sous surveillance, salle d’audience pétrie de silence — tout concourt à un sentiment d’enfermement.

Quant à l’étude du psychiatre, elle débouche sur un constat loin d’être spectaculaire : le monstre, côté pile, se révèle, côté face, ordinaire ; ces tortionnaires s’avèrent aussi être des hommes à la normalité confondante. Les conclusions de Kelley ne trouveront écho ni auprès de ses pairs ni dans son livre paru en 1947, contrairement au concept philosophique de la banalité du mal développé par Hannah Arendt lors du procès Eichmann, à Jérusalem, en 1963.

Procès sans précédent, les images des camps d’extermination sont projetées à l’audience comme pièces à conviction : « Le cinéma était utilisé pour la première fois comme preuve permettant de faire condamner des criminels (…) Le film avait été précédé de déclarations sous serment pour confirmer son authenticité », complète James Vanderbilt.

Pour la reconstitution de ce moment clé, le réalisateur a demandé aux acteurs et figurants de ne pas visionner le documentaire Nazi Concentration Camps, présenté par l’accusation américaine le 29 novembre 1945, avant le jour du tournage. Ce sont ces regards accablés, ces figures interdites, saisis dès la première prise, qu’il a conservés au montage.

Il avait tenu à incruster six minutes ininterrompues de ce documentaire de près d’une heure : « Ces images devaient faire partie du film, insiste-t-il. Même si certains essaient, on ne peut pas effacer ces images de sa mémoire, on ne peut pas “désentendre” la vérité. » Ces paroles sont, à s’y méprendre, celles de Kirill Serebrennikov, le réalisateur russe de La Disparition de Josef Mengele, film également sorti en 2025.

Écrit par : Florence Lopes Cardozo

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