Une vieille blague dit qu’il vaut mieux être beau, riche, jeune et en bonne santé que moche, pauvre, vieux et malade. Mais, blague à part, je pose que même beau, riche, jeune et en bonne santé (et blanc !) on peut très bien être mis au ban.
Le courant de pensée qui s’articule autour des concepts de décolonisation d’intersectionnalité voit le monde divisé en dominants et dominés. Dans cette perspective, il a tendance à envisager les Juifs comme des blancs riches privilégiés faisant partie de la classe dominante. Si on considère les États-Unis ou certains pays d’Europe, y compris la Belgique, cette vision n’est pas sans fondement. Beaucoup de Juifs dans ces contrées sont en effet intégrés à la classe moyenne supérieure ou carrément à la classe supérieure. Et si d’origine ashkénaze, la peau laiteuse peut ne pas se démentir.
Quoique ces dernières affirmations sont loin d’englober tous les Juifs, autant ashkénazes que séfarades, le préjugé qui les voit tous ainsi pourrait, avec un zeste de mauvaise foi, trouver une base factuelle. Dans ce sens, un Juif ne pourrait pas être discriminé comme le serait un noir, une femme, un prolétaire, un immigré ou un musulman car il serait, par essence, porteur de privilèges. Cependant, cette vision pèche par plusieurs défauts qui mettent en évidence sa déconnexion de la réalité. Pour commencer, il s’agit d’une vision qui ne peut s’appliquer qu’à une géographie limitée. Là où le musulman n’est pas immigré, dans la péninsule arabique par exemple, le Philippin venu travailler ne jouit d’aucun privilège, ni blanc ni noir, alors que ce sont les Arabes musulmans qui ne souffrent pas de discrimination. L’existence d’un privilège blanc, juif ou non, me semble difficile à prouver en Chine, ou au Viêt-Nam.
Cette vision sensible aux discriminations pèche aussi par refus de l’histoire et par négation de la réalité. Il n’est pas loin le temps où les Juifs faisaient partie de la caste des intouchables de la société (il n’y a pas qu’en Inde qu’il y a des intouchables) autant en Europe, aux États-Unis, qu’en terres d’Islam. Il n’est pas loin non plus le temps où les Juifs, cette fois intégrés, ont non seulement été ostracisés dans leur propre société mais ont été niés, discriminés, enfermés, et assassinés. Drôle de privilège.
La pensée contemporaine qui aime se voir comme progressiste refuse d’appeler discrimination sa propre façon de discriminer, et refuse de voir qu’on peut ne pas être discriminé mais être assassiné quand même pour des motifs discriminatoires. Le 8 mars est devenu une date symbole pour pointer la façon dont les femmes sont dévalorisées par rapport aux hommes. Que ce soit sur le plan salarial, social, professionnel, artistique, la femme se voit attribuer moins de valeur que l’homme, reçoit moins que l’homme. Le 8 mars, les femmes et les hommes qui aspirent à mettre fin à ces inégalités ont marché dans les rues de nombreuses villes à travers le monde. Et pourtant il y a des femmes discriminées en tant que femmes, qui veulent comme d’habitude marcher avec les femmes et les hommes qui marchent le 8 mars, mais qui en sont empêchées. Empêchées par ceux-là même qui marchent ! Parce qu’il s’agit de femmes juives. Ce fut encore le cas cette année à Paris où les militantes féministes juives du collectif Nous vivrons n’ont pas été acceptées au sein du cortège principal des organisations féministes.
Depuis le 7 octobre 2023, des femmes juives « riches et blanches » sont discriminées. Comme sont discriminés des étudiants juifs sur les campus d’Occident. Comme sont discriminés des adolescents juifs partis en colonie de vacances, des joueurs de football ou des adolescents adeptes au Frisby, des musiciens professionnels non-juifs juste parce que leur chef est juif. Je tiens à souligner que nombre de ces personnes sont discriminées parce qu’elles sont juives, et non parce qu’elles sont israéliennes. Si certaines sont en effet israéliennes, d’autres ne le sont pas, et pourtant elles sont tout autant discriminées. Ce qui signifie que le dénominateur commun de la discrimination n’est pas la nationalité israélienne mais bien la judéité.
Mais malheureusement, il y a aussi les morts. Des femmes et des hommes, des vieillards et des enfants ont été assassinés, visés parce que juifs. Avant et après le 7 octobre 2023. En Europe, en Amérique, en Océanie, en Afrique. À Entebbe, en 1976, les pirates de l’air ont fait une sélection : Juifs (Israéliens ou pas) d’un côté, retenus en otages, les autres, non-Juifs, libérés. En 2012, Mohamed Merah tue à bout portant dans une école juive, comme Mehdi Nemmouche tue au Musée juif de Bruxelles en 2014. En 2025 des Juifs ont été assassinés à New York, Manchester, Sydney.
Une certaine vision progressiste contemporaine ignore la réalité autant quand elle prétend qu’il existe un privilège blanc, que lorsqu’elle inclut les Juifs dans ce mirage halluciné. Mais ignorer ou déformer la réalité n’a jamais empêché une idéologie de prospérer. Une bonne idéologie doit être convaincante et exaltante, elle ne doit pas s’encombrer de vérité ou de réalité. L’idéologie dit qu’un Juif ne peut être discriminé, puisqu’il est blanc, riche et porteur de privilège. La réalité est qu’un Juif (et un non-Juif aussi) peut être blanc, riche, appartenir à la classe socio-économique supérieure, et faire l’objet de discrimination et d’assassinat. Aussi simple et vérifiable que ça.





