Quand les ultra-orthodoxes partageront-ils enfin le fardeau militaire ?

Frédérique Schillo
S’il y en a en Israël pour qui le 7 octobre n’a rien changé, ce sont bien les ultra-orthodoxes. Ils refusent toujours de servir un État qui les protège et les couve comme jamais
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Lors d’une rencontre avec le rabbin Avrohom Yeshaya Karelitz, connu sous le nom de Hazon Ish (« homme de vision »), David Ben Gourion lui demanda comment laïques et ultra-orthodoxes pouvaient cohabiter de façon harmonieuse. Le sage lui répondit par une parabole talmudique : « Dans un chemin étroit, la charrette vide doit céder le passage à la charrette pleine. Or, le judaïsme laïque est creux tandis que le judaïsme religieux porte le fardeau de la Torah et de ses commandements. » « Et qu’en est-il de l’absorption des immigrés ? De la sécurité ? De la création de l’État ? Ce ne sont pas des fardeaux ? », protesta le Premier ministre. En vain. Les haredim (les « craignant-Dieu ») ont continué à vivre séparément, bénéficiant des subsides de l’État sans y contribuer. Ben Gourion, qui avait déjà accepté qu’il n’y ait ni Constitution ni séparation entre l’État et la Synagogue, permit aux étudiants des yeshivot d’être exemptés de l’armée. Un geste visant à épargner une communauté décimée pendant la Shoah. En 1952, date de cette rencontre historique, ce geste était sans grande conséquence, car seuls 400 ultra-orthodoxes étaient exemptés. Aujourd’hui leur nombre atteint 66.000 ; un record alors qu’Israël est engagé dans une guerre existentielle. Jusqu’à quand cette injustice pourra-t-elle durer ?

Injustice historique

Du point de vue du droit, la situation des haredim est illégale. En 2017, la Cour suprême a statué que leur exemption générale était discriminatoire et anticonstitutionnelle. La loi autorisant leur exemption a expiré en juin 2023 et le règlement temporaire pour la prolonger, maintes fois repoussé, doit prendre fin début avril. Il est temps que le gouvernement légifère pour les intégrer dans l’armée.

D’autant que ce qui était toléré avant le 7 octobre est devenu intenable moralement. Le pogrom du Hamas a bouleversé la société israélienne et décidé chacun à « se mettre sous la civière » pour défendre le pays. L’onde de choc est telle qu’elle a percé la bulle de la communauté ultra-orthodoxe, qui a tendu la main aux laïques. On a ainsi vu se multiplier des actions sociales : soupes populaires, soutien aux familles endeuillées, bénévolat auprès des femmes dont le mari est réserviste. Mais la mobilisation civile s’est arrêtée aux portes des casernes, les « hommes en noir » assurant contribuer à l’effort de guerre « par leurs prières ». À peine quelques centaines d’entre eux se sont engagés dans l’armée depuis le 7 octobre, alors que 66.000 réservistes manquent à l’appel, soit l’équivalent de 105 bataillons. Les laïques continuent seuls de porter le fardeau militaire et de donner leur vie pour l’État : plus de 250 militaires sont déjà tombés dans la guerre à Gaza. Pour Gadi Eisenkot, général à la retraite, membre du cabinet de Guerre, qui a perdu un fils et un neveu au combat, les dirigeants ultra-orthodoxes devraient prendre « la mesure de l’importance du moment », et accepter un compromis sur la conscription militaire : « c’est une occasion historique ».

Pour Tsahal, l’évolution serait tout aussi historique. Car force est de constater que si les haredim refusent de servir l’armée, l’armée n’était pas prête à les accueillir jusqu’à présent. Elle a commencé par faire des compromis, par exemple en s’inclinant face aux demandes de non-mixité dans les unités des sionistes religieux. Mais désormais, il importe de refonder le contrat social, insiste le chef d’état-major Herzi Halevi. L’enrôlement des ultra-orthodoxes est « l’urgence du moment, non seulement parce que Tsahal a besoin de remplir les rangs et de pouvoir compter davantage de soldats, mais surtout pour renforcer la cohésion sociale, source de notre résilience. »

En attendant, faute de pouvoir compter sur les ultra-orthodoxes, le gouvernement a lancé, fin janvier, deux projets de loi pour pallier la pénurie de soldats : le premier pour prolonger de 3,6 mois la période du service militaire, le portant ainsi à 32 mois ; le second pour rallonger les périodes de réserve et relever l’âge d’exemption du service de réserve à 45 ans (50 ans pour les officiers). Bref, au lieu de réparer une injustice, il en creuse deux. Pourtant, le ministre de la Défense, Yoav Gallant, se déclare favorable à la fin de l’exemption militaire pour les haredim, car, assure-t-il, « l’armée a besoin de main-d’œuvre en ce moment. Ce n’est pas une question de politique, mais de mathématique. »

Un État dans l’État juif

La question est en réalité éminemment politique du fait de la relation ambiguë qu’entretiennent les haredim avec l’État d’Israël. « Il y a chez les ultra-orthodoxes une méfiance historique à l’égard de l’État », nous explique Marius Schattner, auteur de Israël. L’Autre conflit. Laïques contre religieux (Éditions André Versaille).

Traditionnels alliés du Likoud, faiseur du Roi Netanyahou, les partis Shas (sépharade) et Yahadout HaTorah (« Judaïsme unifié de la Torah », ashkénaze) sont puissants. Outre leur poids électoral (ils représentent 11 % de la population), le fait qu’ils confèrent à l’État son caractère juif les rend incontournables pour la droite israélienne, à laquelle ils apportent un certificat de casherout politique. Ainsi s’explique le maintien de leur monopole dans les affaires religieuses en Israël : mariages, divorces, conversions, funérailles… De même, ils veillent avec un soin jaloux à conserver leurs privilèges, qu’il s’agisse des exemptions ou autres indemnités accordées aux étudiants en yeshivot (jeunes hommes) et kollelim (hommes mariés), souvent cumulards. En 2024, 56.000 étudiants exemptés de l’armée perçoivent en sus une aide de l’État.

Jamais ces ultra-privilégiés n’ont été autant choyés. Car en pleine guerre, alors que des coupes budgétaires s’abattent sur tous les secteurs, en particulier arabe, les ultra-orthodoxes voient, eux, leur budget augmenter. Il faut dire que le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, acquis aux haredim, n’a pas eu à batailler : le président de la puissante Commission des Finances de la Knesset, chargé de diriger la discussion budgétaire, n’est autre que le leader de Yahadout HaTorah, Moshe Gafni. Adopté mi-mars, le budget 2024 révisé s’établit à 148 milliards d’euros (soit une hausse de près de 20 milliards, aux trois quarts destinés à la défense). Plus de 177 millions d’euros doivent financer les écoles et yeshivot ultra-orthodoxes, dont les enseignants vont obtenir une augmentation de salaire. C’est « le budget le plus partisan, clivé et dépensier » de l’Histoire d’Israël, fustige le chef de l’opposition, Yaïr Lapid, par ailleurs fervent partisan de la conscription des haredim. Un sentiment partagé par une majorité écrasante du public juif israélien. Selon ce sondage du Smith Institute présenté fin mars sur la chaîne N12, 67 % des électeurs du Likoud de Netanyahou se déclarent également opposés aux allocations budgétaires accordées aux ultra-orthodoxes.

Des intouchables

Voici tout le paradoxe, souligne Marius Schattner : « Les haredim se méfient comme de la peste de la charrette vide et du pouvoir de séduction du monde laïque. Or, ils sont les alliés au gouvernement des va-t-en-guerre de la droite et de l’extrême droite sioniste religieuse. C’est une situation intenable. » Mais qui pourrait les forcer à servir le drapeau bleu-blanc ? Tsahal répugne à les recruter manu militari. Ce sont des « intouchables », poursuit Schattner. Les exemptions se font au niveau des yeshivot, dont les étudiants travaillent souvent sans être déclarés. Lorsqu’un déserteur est appréhendé, des milliers de jeunes haredim s’en vont bloquer les rues de Jérusalem en provoquant des affrontements violents.

Difficile par ailleurs d’imaginer une solution venant d’une coalition qui dépend tellement d’eux. « Si un seul étudiant de yeshiva devait fermer son Talmud, il n’y aurait plus de gouvernement », menace le vice-président de la Knesset, Moshe Roth (Yahadout HaTorah). « Nous partirons tous à l’étranger », a renchéri le grand rabbin sépharade Yitzhak Yosef, invoquant une menace déjà lancée il y a quelques années par son père, le très respecté Rav Ovadia Yosef. Et de fait, Netanyahou comme Gantz devraient temporiser.

Si évolution il y a, elle viendra, selon Marius Schattner, des haredim eux-mêmes, devenus « trop nombreux pour échapper à des responsabilités qu’ils préféreraient ne pas avoir ». « On parle souvent de leurs batailles contre les laïques, mais rarement du résultat », rappelle l’essayiste. « Or, en général ils les perdent. Dans le cas de la bataille du shabbat à Jérusalem, des débats sur l’Internet ou du monde du travail, les rabbins font des discours enflammés, mais la réalité finit par l’emporter. L’armée met les haredim devant une de leurs contradictions majeures : on ne peut pas gérer un État moderne avec la Halakha. »

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Frédérique Schillo
Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris