Regards n°1129

Spectres : un autre avenir est-il encore possible ?

Avec Spectres (Éditions Au diable vauvert), Thomas Gunzig signe son onzième roman. En suivant un couple de scientifiques embarqué dans une mission scientifique de sept ans à bord d’un vaisseau, il évoque la manière dont l’être humain, confronté à une crise écologique et à la découverte d’un nouveau monde, cherche à assurer sa survie tout en reproduisant son désir de conquête et d’exploitation.

Je venais de terminer son roman précédent Rocky, dernier rivage (Éditions Au diable vauvert), quand j’ai commencé la lecture de Spectres. Les deux romans sont à la fois très proches par leur thématique et complétement différents, voire opposés, par leur regard, ce que j’ai trouvé particulièrement intéressant.

Tous deux évoquent, dans un avenir pas si lointain, la vie humaine après la destruction du monde tel que nous le connaissons. Rocky, dernier rivage raconte l’installation d’une famille privilégiée réfugiée sur une île dans un refuge survivaliste de grand standing. Spectres décrit une mission scientifique chargée de recueillir une nouvelle matière dans un espace alternatif, le Plan dimensionnel secondaire. Dans les deux cas, la terre est devenue inhabitable, en proie au chaos, ravagée par les conséquences dramatiques de la surexploitation des ressources par l’Homme. Deux récits qui racontent une même angoisse face à l’avenir, dénoncent notre avidité, notre aveuglement criminel, et nous interrogent sur la survie de l’humanité.

Futur sombre

Le lecteur de Rocky, dernier rivage croit entendre la voix du chroniqueur radiophonique en lisant le texte : même vocabulaire ciselé, mêmes tournures lapidaires, mais surtout, même cynisme.Rien de tel dans Spectres. Le roman nous entraine au milieu du vingt et unième siècle. Le futur est terriblement sombre là aussi. Dans une ultime tentative pour sauver l’humanité, Tom, électromécanicien, et Léa, physicienne brillante, ont accepté de participer à une mission de sept ans à bord d’un vaisseau chargé de recueillir une nouvelle matière dont les propriétés permettent d’envisager une nouvelle source d’énergie.

La routine de la station est brutalement perturbée par la disparition de leur petite fille, Lou. Comment une enfant peut-elle se perdre sur un vaisseau où tous les aspects de l’existence sont contrôlés ? Des recherches commencent, et plongent le lecteur dans une enquête haletante, mêlant suspense, fiction scientifique et questionnement existentiel.

Une partie de l’intrigue de Spectres est basée sur les découvertes scientifiques majeures de Léa. Ces théories, élaborées par l’auteur, reflètent des recherches poussées. Le lecteur érudit en appréciera la vraisemblance, l’ignorant les acceptera sans les trouver envahissantes.

Le roman est habité par un certain nombre de personnages, mais porté principalement par Tom et Léa. Le premier est particulièrement attachant. Solitaire, fragile, humain, il est irrémédiablement marqué par les traumatismes de son enfance, en partie prisonnier de ses doutes et de son passé. La seconde, une chercheuse guidée par des intuitions géniales, incarne la curiosité scientifique et un potentiel infini de créativité et de découvertes, une lucidité rare et la capacité de se projeter dans un autre avenir.

Ensemble, Tom et Léa symbolisent aussi la parentalité, autre thème central du roman. Un lien tellement fort qu’il déplace pour toujours notre centre de gravité à l’arrivée d’un enfant. Leur petite fille, Lou, est à la fois absente – puisqu’elle a disparu – et omniprésente, car au cœur de leurs préoccupations, priorité absolue.

Spectres propose un scénario de l’avenir particulièrement pessimiste. Il raconte les conséquences irréversibles et dramatiques de notre logique d’exploitation insatiable. Il dénonce les liens de pouvoir et d’intérêt qui régissent les relations humaines, au détriment de la vie-même. Véritable cri de désespoir, le roman nous exhorte à nous interroger de toute urgence sur nos priorités et nos choix, afin d’assurer notre survie et surtout celle des générations à venir.

Et pourtant, paradoxalement, l’espoir illumine également le roman. La générosité, l’amour, la préservation de la mémoire et la créativité sont autant de forces – incarnées ici par des femmes – qui permettent au lecteur de garder foi en l’humanité et en un avenir possible.

Écrit par : Tamara Weinstock

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