Un pays gravement malade, mais pas au stade terminal

Sidéré par les résultats des élections du 27 octobre et la profondeur de la crise politique israélienne, Élie Barnavi a préféré, cette fois, répondre à nos questions plutôt que de rédiger son traditionnel bloc-notes. Il nous livre un regard sans concession sur une nation en crise, où la lassitude menace de l’emporter sur l’espérance, mais où le désespoir ne saurait tenir lieu de projet politique.

La situation politique israélienne est-elle aujourd’hui bloquée dans une série de conflits internes politiquement insolubles ?

Élie Barnavi : La situation politique est bloquée parce que la société est bloquée et que le système électoral israélien, la proportionnelle intégrale, reflète fidèlement les fractures sociales. Une société divisée en « tribus » plus ou moins étanches – séculiers, religieux sionistes, haredim non-sionistes, Arabes – a par définition du mal à dégager des majorités fonctionnelles, surtout en période de crise multiple comme celle qui la travaille depuis quatre ans. Et surtout lorsque le pouvoir s’emploie à exacerber les divisions afin de se perpétuer.

Votre collègue et ami Shlomo Ben Ami nous avait un jour expliqué au début des années 2000 qu’Israël est une sorte d’Italie, avec ses crises gouvernementales, ses coalitions instables et ses intrigues politiques, mais avec la guerre en plus. Pensez-vous que ces élections viennent le confirmer par l’absurde et le tragique ?

E.B. : L’instabilité ministérielle est généralement le cas en régime d’assemblée, comme on a pu le constater dans la France de la IVe République, en Italie, du moins jusqu’à la coalition étonnamment stable De Giorgia Meloni, ou en Belgique. Mais la comparaison de Shlomo a ses limites. Israël s’en est plutôt bien tiré grâce à l’existence pendant longtemps d’un parti pivot – Mapaï (le Parti Travailliste), puis, après le « renversement » de mai 1977, le Likoud – qui agrégeait autour de lui des majorités confortables. Même la coalition de Netanyahou a réussi à tenir toute la législature. Surtout, la comparaison avec l’Italie, ou tout autre démocratie occidentale, ne tient pas à cause de la division de la société en « tribus » que j’évoquais tantôt. C’est, si vous voulez, l’Italie plus le fondamentalisme religieux plus l’Occupation. C’est beaucoup pour assurer la cohésion sociale nécessaire au fonctionnement normal de la démocratie représentative…

Un Premier ministre jugé pour trois affaires de corruption, sa responsabilité politique engagée dans l’échec du 7-Octobre, son refus de l’assumer devant une commission d’enquête indépendante, etc. Avec autant de casseroles, dans une démocratie « normale », n’importe quel homme politique aurait été chassé du pouvoir ? Y a-t-il un secret israélien ou est-ce le signe d’un pays malade du nationalisme, du populisme et de la démagogie ?

E.B. : Votre liste de casseroles est bien courte. Ajoutez la mise à mal de la justice, des garde-fous de l’administration et de la presse, la multiplication de ministères inutiles et corrompus pour satisfaire ses partenaires, la propulsion de l’extrême droite kahaniste et messianique au cœur du pouvoir, les scandales à répétition, la présence au sein de son cabinet d’agents doubles qataris, la guerre permanente et l’abandon des otages comme outils de pouvoir, l’alliance de fait avec le Hamas dans le but avoué d’empêcher la création d’un Etat palestinien, la volonté proclamée haut et fort de l’autarcie militaire (« super Sparte ») et bancaire (le recours à la cryptomonnaie comme foncement de l’économie nationale), et j’en passe. Comment un tel homme, avec un tel bilan, réussit-il encore à réunir sur son nom 27 mandats à la Knesset ? Deux explications à cela : la démographie – le vote « tribal « – et le talent politique extraordinaire d’un individu dépourvu de surmoi, pour qui rien ne compte sauf son maintien au pouvoir. Sa femme l’a dit publiquement pour lui : si « Bibi » n’est plus premier ministre, que le pays crève. Alors oui, comme vous dites, le nationalisme, le populisme et la démagogie érigés en système de gouvernement.

L’élément politiquement le plus significatif du scrutin du 27 octobre pourrait-il être la progression des partis représentant les citoyens arabes d’Israël ?

E.B. : C’est, en effet, l’un des éléments cruciaux de ce scrutin. Effarés par la violence qui affecte leur communauté, dont le gouvernement se soucie comme d’une guigne, et en butte à une politique ouvertement discriminatoire, les citoyens arabes de l’Etat d’Israël ont enfin compris que tous les gouvernements ne se valent pas et que celui-ci est particulièrement nocif pour eux. Ils sont donc allés massivement aux urnes, et les chefs de leurs formations proclament désormais leur souhait de participer au processus de prise de décision. Mais il faut être deux pour danser le tango…

La plupart des partis juifs opposés à Netanyahou ont refusé de reconnaître les deux listes arabes comme des partenaires politiques potentiels. Comment faire sauter ce tabou arabe alors qu’il apparait comme la bouée de sauvetage politique de Netanyahou ?

E.B. : Je suis incapable de répondre à cette question. Des quatre partis « sionistes » qui constituent l’opposition à Netanyahou, un seul – les Démocrates de Yaïr Golan – s’est prononcé en faveur d’une intégration des formations arabes dans le jeu politique. Les trois autres – Yashar de Gadi Eisencott, BeYahad de Naftali Bennett et Yaïr Lapid, et Israel Beitenou d’Avigdor Lieberman – s’y opposent. Et pour Lieberman, son refus est catégorique, même à titre de soutien temporaire à un gouvernement minoritaire. Il faut savoir qu’à l’exception, là encore, des Démocrates, l’opposition est faite de nuances de droite. Les huit ou neuf mandats des Démocrates, c’est tout ce qui reste de la gauche sioniste qui a fondé ce pays. Cela dit, il n’est pas impossible que l’instinct de survie politique finisse pas l’emporter et qu’un soutien arabe tacite de l’extérieur permette à l’opposition de débarrasser le pays de Netanyahou. Une autre solution serait un gouvernement d’union nationale « sioniste » c’est-à-dire juif, sans Ben-Gvir ni les ultra-orthodoxes. Mais il faudrait pour cela qu’une nuit des longs couteaux au Likoud pousse Netanyahou vers la sortie. Difficile à imaginer vu l’emprise de « Bibi » sur son parti. Resterait alors la troisième possibilité, soit un autre tour électoral. Réjouissant.

Votre pays est malade. Mais est-ce une maladie incurable ? L’Etat juif et démocratique tel que l’ont envisagé les auteurs de la Déclaration d’Indépendance en 1948 est-il une aspiration partie en volutes ?

E.B. : Les empires ont succombé à des maladies incurables, les Etats-nations non. Eux s’en sortent généralement, même au prix de crises graves qui semblent devoir les emporter. L’Etat d’Israël paye le prix de défauts de conception comme d’erreurs de parcours commises chemin faisant. Tout cela est trop long pour être détaillé ici. Mais non, je ne pense pas que notre maladie, grave en effet, soit terminale. Le problème est que nous n’en viendrons pas au bout sans des remèdes de cheval. Voyez l’état de notre situation internationale et vous comprendrez à quoi je fais allusion.

Peut-on rester un démocrate lucide sur la gravité de cette situation politique sans renoncer à l’espérance ? Autrement dit, l’enthousiasme suscité par la volonté de changement (taux de participation élevé, expatriés revenus en Israël pour voter) connaîtra-t-il un retour de bâton marqué par le désespoir des démocrates sincères ? Les dégoûtés partiront et ne resteront plus que les dégoûtants ?

E.B. : Il y a des moments, comme celui-ci, où la lassitude l’emporte sur l’espérance. Trop de bêtise, trop de cynisme, trop de servitude volontaire, trop de haine… Trop de « dégoûtés », comme vous dites, qui s’en vont sans esprit de retour, alors que les légions innombrables des « dégoûtants » tiennent le haut du pavé. Et puis, je me dis que la lassitude et le désespoir n’ont jamais constitué un plan d’action. La fuite non plus.

Écrit par : Elie Barnavi
Historien, professeur émérite de l’Université de Tel-Aviv et ancien ambassadeur d’Israël
Elie Barnavi

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