Regards n°1130

Comment sortir de l’impasse ?

De tous les cas de figure qui se profilent, l’hypothèse d’un gouvernement restreint emmené par Gadi Eisenkot reste la plus solide, mais pas la plus aisée à mettre en place.

Un jour sans fin. C’est l’impression qui se dégageait au lendemain d’élections historiques en Israël. Depuis 30 ans exactement, les Israéliens répètent quasiment à chaque scrutin : « on se couche avec Peres, et on se réveille avec Netanyahou ». Ce 27 octobre, les résultats sortis des urnes semblaient si serrés que le Yedioth Aharonot a bouclé son édition sur la possibilité pour Gadi Eisenkot de former un gouvernement minoritaire. Le lendemain matin, le plus grand quotidien d’Israël titrait toujours en Une « Eisenkot en route chez le président » pour former son gouvernement, avec une photo du candidat Yashar tout sourire. Pourtant, les mines s’étaient assombries pendant la nuit ; une fois encore, Netanyahou avait réussi à inverser la tendance. Avec cette réserve : le Premier ministre sortant n’a pas perdu les élections, mais il ne les a pas remportées pour autant, sa coalition restant bien en-deçà de la majorité des 61 sièges. Son rival Eisenkot a raté son pari de le renverser, même si la grande majorité des Israéliens souhaite le départ du Premier ministre. Seuls véritables gagnants du scrutin, les partis arabes israéliens ont obtenu un score remarquable de près de 20 sièges après une mobilisation historique. Mais ils se retrouvent arbitres d’un match où quasiment tous les joueurs refusent de les faire monter sur le terrain. Face à une telle impasse politique, trois grands scenarii se profilent, qui ont plus ou moins de chance de se réaliser.

Un gouvernement restreint appuyé sur les partis arabes

La grande surprise du scrutin vient du fort taux de participation : 77,7% des inscrits se sont déplacés aux urnes dans ce premier rendez-vous électoral depuis le 7-Octobre, égalisant le record de 1999. Israël « seule démocratie du Moyen-Orient » n’est décidément pas une expression galvaudée puisque ses citoyens sont allés voter en pleine guerre, 850 bureaux de vote étant même établis en dehors des frontières, à Gaza, au Liban et en Syrie. L’autre surprise est de voir le Likoud arriver en tête, à un score plus élevé qu’attendu. Netanyahou sait compter sur un socle d’électeurs qui voteraient pour lui, même si, pour paraphraser Trump, il tirait sur quelqu’un rue Dizengoff à Tel-Aviv. C’est un vote traditionnel, familial, quasi clanique. Et peu importe son procès en cours pour corruption, fraude et abus de confiance, le mandat d’arrêt émis contre lui par la CPI, le QatarGate qui éclabousse ses conseillers ou encore les projets de création d’une Commission d’enquête d’Etat sur le 7-Octobre. Pour ses fidèles, il reste le « Roi Bibi ». Mieux, Netanyahou a réussi à rallier l’électorat de droite derrière la bannière du Likoud au terme d’une campagne « Gevalt » jouant sur toutes les peurs : celle d’une 5e colonne avec son slogan « La droite ou la Palestine », figurant les leaders du centre-gauche et les Arabes israéliens, qualifiés de « traîtres » par ses colistiers, ou celle d’une apocalypse nucléaire avec sa photo d’une bombe atomique sur Tel-Aviv. Cependant être arrivé en tête n’est pas l’assurance d’une victoire : le Likoud et son bloc de droite réalisent le pire score depuis 20 ans. En additionnant le bloc Eisenkot au score impressionnant des partis arabes, on obtient au contraire une majorité de voix réclamant le départ de Netanyahou. Et c’est Eisenkot que devraient recommander auprès du Président la majorité des députés.

C’est la troisième surprise de ce scrutin : la percée historique des partis arabes, dont la mobilisation s’explique moins par leurs revendications sur la guerre à Gaza que l’envie de renverser un gouvernement raciste qui les a abandonnés. Les Arabes israéliens réclament plus de moyens, plus de soutien dans la lutte contre le crime ; pas une sécession, mais au contraire une meilleure intégration. Jamais ceux qu’on appelle parfois les « Palestiniens d’Israël » ne se sont sentis aussi israéliens. Ainsi achèvent-ils leur mue démocratique entamée en 2021 quand le parti Ra’am de Mansour Abbas avait signé un accord de coalition avec Naftali Bennett et Yaïr Lapid. Problème : dans une société traumatisée par le 7-Octobre, pareille entente passe mal. « Israël a besoin d’une coalition sioniste, sans parti arabe », a plaidé Bennett en 2025 tandis que Liberman appelait de ses vœux « une coalition sioniste : sans Arabes, sans ultra-orthodoxes et sans Netanyahou ». Pourtant Abbas a dénoncé avec force les crimes du Hamas peu après le 7-Octobre, en arabe, sur une radio israélienne arabophone : « C’est contre tout ce en quoi nous croyons, notre religion, notre Islam, notre nationalité, notre humanité ». Puis il a rompu avec les Frères musulmans et – fait nouveau – a mis en deuxième place sur sa liste un candidat juif, Yoav Segalovitch, officier de police et ancien ministre de la Sécurité publique, très apprécié du secteur arabe où il y a combattu le crime. La possibilité d’une nouvelle alliance reste fragile, mais pas impossible. Sur la base d’un soutien extérieur des partis arabes, elle permettrait au camp du changement de former un gouvernement restreint qui remplacerait le président de la Knesset, puis adopterait une série de lois prioritaires, indispensables au relèvement du pays, à commencer par la création d’une Commission d’enquête d’Etat. Et cela à quel prix ? La simple reconnaissance des Arabes israéliens qui œuvrent quotidiennement en Israël – ces médecins, pharmaciens, avocats, juges, vendeurs, employées de crèche, professeurs – comme des citoyens à part entière et acteurs du jeu politique. L’enjeu est tel que le Likoud de Netanyahou tente de délégitimer par avance leurs voix en dénonçant des élections « volées par des partis arabes qui soutiennent le terrorisme et l’anéantissement de l’Etat juif ».  Sans présenter lui-même une alternative sérieuse.

Le gouvernement d’union nationale prisé par Trump

Le Likoud a certes réalisé un exploit en finissant premier parti, mais c’est une victoire à la Pyrrhus, acquise en cannibalisant ses alliés ultra-orthodoxes et d’extrême-droite. Si bien que le camp Netanyahou, dépourvu de réserves, se retrouve sans majorité. La seule solution qui s’offre à lui serait de former un gouvernement élargi. Difficile cependant de miser sur des débauchages individuels comme il avait pu le faire aux dernières élections : cette fois, ce sont 7 à 8 députés de l’opposition qu’il lui faudrait séduire. Netanyahou peut proposer à des partis du bloc du changement de le rejoindre pour faire face ensemble à l’urgence de la situation, mais l’hypothèse semble ténue tant qu’il reste aux manettes, bloquant des lois clés comme la création d’une Commission d’enquête d’Etat. Un gouvernement rassemblant le Likoud et les grands partis de l’opposition, débarrassé de l’extrême-droite et des ultra-orthodoxes, est cependant celui qui aurait les faveurs de Trump. Après son ingérence dans la campagne comme jamais aucun président américain n’avait osé le faire, Trump voudrait décider de la composition du gouvernement en invitant Netanyahou et Eisenkot à faire des compromis. L’hypothèse d’une reprise des hostilités contre l’Iran, possible après les Midterms, accélèrerait le processus.

Vers de nouvelles élections ?

Si aucune solution n’est trouvée au terme des longues négociations qui s’ouvrent, les Israéliens retourneront aux urnes en 2027. Pareil scénario couperait court au bel élan démocratique qui s’est manifesté le 27 octobre et n’est sans doute pas prêt de se reproduire. Il échauderait les Israéliens expatriés venus du monde entier pour accomplir leur devoir civique. Il modifierait sans doute les comportements électoraux, le vote utile pour le Likoud ayant finalement nui au camp de Netanyahou : les électeurs des partis ultra-orthodoxes et de l’extrême-droite y verront le moyen de prendre leur revanche dans un deuxième tour dans les urnes. Quant au bloc du changement, il aurait peut-être plus de mal à fédérer après pareille désillusion.

La tenue d’un nouveau scrutin, sans résoudre l’équation politique, bénéficierait finalement à un seul acteur : Netanyahou qui resterait à la tête du gouvernement sortant, dans une illusion de victoire, alors que la majorité des Israéliens a exprimé le 27 octobre un profond désir de changement.

Écrit par : Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris
Frédérique Schillo

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