Il y a comme une difficulté à porter un regard critique sur les discours de solidarité à la Palestine, tant ils sont appréhendés comme relevant d’une forme de supériorité éthique. À force d’être placés au-dessus de la critique, ces discours peuvent pourtant échapper à l’examen de leurs présupposés, mais surtout des réalités qu’ils affirment défendre. Il convient donc d’interroger les mots, les postures et les emballements de ces militants décoloniaux dont l’exaltation semble parfois se nourrir de la tragédie des Palestiniens.
À mesure que les jours passent, que les formules se durcissent et que les certitudes s’exacerbent, la réalité semble bien s’estomper dans les discours décoloniaux, jusqu’à céder la place à un univers théorique qui, à force de s’en affranchir, s’élance vers une forme de pensée hors-sol et finit par flotter en apesanteur idéelle, porté par sa propre exaltation et indifférent aux aspérités du vrai monde. Ce que cette grille de lecture décoloniale laisse entrevoir, ce sont des formulations telles que : « La Palestine est tant investie parce qu’elle constitue le dernier espoir qui resterait aux opprimés », ou encore : « Il subsiste là-bas quelque chose de nous, parce que ce lieu nous appartient, au sens où un lien organique nous y rattache. » L’ élévation métaphysique peut aller toujours plus loin, ou plutôt toujours plus haut, jusqu’à décoller de la terre elle-même, lorsque la Palestine cesse d’être appréhendée comme un territoire pour devenir un concept pur : « La Palestine n’est plus une terre, elle est l’âme même du monde. »
Ces formulations illustrent assez bien une rhétorique dans laquelle un conflit de territorialité, intrinsèquement politique, se trouve ainsi réinvesti par des représentations métaphoriques et affectives. Dès lors, la Palestine se charge de significations qui la dépassent et s’éloigne des réalités sociopolitiques que vivent ces populations pour devenir le support d’un lyrisme politique où les individus eux-mêmes s’effacent, avec le territoire, l’histoire et les rapports du quotidien concret, cèdent la place à des figures bien plus abstraites, quasi absolues, et peut-être aussi, de ce fait, plus propices à investir.
L’exaltation comme paresse intellectuelle
Il convient toutefois de déceler, derrière cette exaltation, une intention politique parfaitement intelligible. En effet, en peignant la Palestine sous les traits de l’allégorie, le discours permet de la soustraire, au moins partiellement, à la complexité de ce qu’elle devrait nous contraindre à regarder, à affronter. Loin de ce lyrisme qui, en définitive, ne fait que conforter ses tenants dans une posture intellectuelle qui ne traduit que leur paresse, la réalité politique est têtue, tant sa densité est faite de populations qui s’imbriquent, de territoires qui s’enchevêtrent, d’histoires qui se superposent et de souffrances dont nul ne saurait revendiquer le monopole.
Cela va sans dire que la Palestine n’est pas une métaphore, pas plus qu’Israël ne saurait être réduit à la caricature dont ce narratif décolonial se gave. Mais ceux qui la contemplent viennent y chercher leur propre narratif, dans lequel se lit l’impuissance supposée de ceux qui la regardent. « Nous, on est déjà morts », affirme Yousfi ; « c’est pour ça qu’on tient tellement à cet endroit ».
Il suffit alors de s’indigner pour avoir le sentiment d’avoir pensé, de compatir pour s’épargner la peine de comprendre. Mais où est le courage de proposer ? Où est la vraie hauteur qui permet de dépasser les apologies de la violence, même les plus enrobées de romantisme, pour se faire force de propositions et s’inscrire ainsi dans une dynamique qui se donne pour horizon la paix avec ceux dont la réalité ne coïncide pas avec les catégories dans lesquelles on voudrait les enfermer ?
La solidarité envers les populations palestiniennes doit-elle se mesurer à l’aune de l’exaltation et de son intensité, ou à ce qu’elle leur apporte réellement ? N’est-ce pas là que se distingue la solidarité véritable de son usage ? Entre ceux qui chantent la résistance palestinienne tant qu’elle leur est utile, et des Israéliens comme ceux du mouvement Standing Together, qui, eux, vont en première ligne, sur le terrain, là où nos décoloniaux se satisfont du lyrisme. Lequel, concrètement, n’apporte rien aux populations palestiniennes, sinon à les laisser derrière lui une fois l’émotion collective retombée.
Tant que le décolonialisme préférera l’ivresse de ses figures à la rudesse du réel, il continuera de parler au nom des Palestiniens sans jamais avoir à répondre d’eux. Comme il continuera de parler des Israéliens sans jamais avoir à répondre de ce qu’il fait d’eux. Car la paix, si tant est qu’elle demeure l’horizon recherché, ne se construira pas dans l’apesanteur des théories, mais avec ceux qui acceptent d’y travailler, de s’atteler à proposer des alternatives politiques qui dépassent tout ornement idéologique.
Le romantisme et sa figure christique sécularisée
Puis, il y a dans ces discours décoloniaux un paradoxe que l’exaltation tend à mettre en exergue. Si ce narratif propalestinien se réclame du matérialisme historique et politique, à l’examiner de près, sa structure narrative est empreinte d’imageries religieuses que le lexique politique peine parfois à dissimuler.
La critique ne consiste pas seulement à rappeler que le matérialisme marxisant postule qu’il part du réel pour aller vers les idées, alors que l’on observe ici l’inverse, car c’est la réalité qui est sommée de valider le narratif. Non, le glissement va plus loin encore, puisqu’il relève presque de la foi. Une foi que trahissent son vocabulaire et ses allégories.
Au centre de tout ce narratif, il y a la figure christique du martyre. Il s’agit là du trait le plus caractéristique de cette rhétorique discursive qui tend vers une sacralisation de l’opprimé. Dans le texte de Yousfi, la Palestine révèle, « par son existence même, par son martyr », ce qui confère à ce peuple sa valeur morale. Comme si la guerre et la souffrance palestinienne disparaissaient finalement derrière une fonction de révélation.
En effet, il est à observer que « le Palestinien » est essentialisé en héros moralement pur, incapable de commettre le mal. Il devient l’opprimé par excellence, malgré lui, au point de revêtir les atours d’une figure christique. Cela tient à l’innocence qu’on lui prête, à lui, le persécuté, l’humilié, celui qui doit porter seul, sous le regard impuissant de tous, sa croix. Sa souffrance le consacre, tant elle révèle à la fois la violence du monde et la culpabilité de ceux qui le condamnent à cette passion.
Tel un Christ des temps modernes, sur les mêmes terres, mais qui ne serait plus juif. De fait, dans le discours exalté sur la Palestine, la souffrance devient une source de légitimité, et même de vérité. Tout se passe comme si cette souffrance devait avoir lieu, et qu’elle était belle. La victime devient sainte parce qu’elle souffre, le soutien devient juste parce qu’il atteste sa sainteté. L’adversaire se trouve dès lors rabaissé au rang de figure proprement démoniaque, pour ne plus apparaître comme le simple opposant politique.
Car la souffrance a une utilité évidente dans ce narratif, tant elle dévoile le mal. Tout comme les images de guerre qui nous parviennent sont mobilisées comme pour prouver la nature diabolique d’Israël, lui qui a pactisé avec Rome, lui qui œuvre dans l’intérêt de l’Empire.
Ainsi, lorsque la Palestine est décrite comme une instance qui révèle, juge et délivre, la logique du sacrifice rédempteur se redessine. «Palestine nous sauvera toustesTim Stosberg, « Palestine nous sauvera toustes », K. Les Juifs, l’Europe, le XXIe siècle, 3 juin 2026. Stosberg reproduit le slogan « PALESTINE NOUS SAUVERA TOUSTES » et l’analyse comme une représentation rédemptrice de la Palestine.» a tagué un militant à proximité d’une station de métro.
La Palestine fonctionne alors comme une figure de rédemption collective, les faits passent au second plan au profit d’une opération narrative qui construit cette figure christomorphe. Dès lors, ses fautes doivent être absoutes, lorsqu’elles ne sont pas simplement renvoyées à ce qui est présenté comme la violence originelle de l’ennemi.
Une logique d’appropriation
La solidarité ne commence-t-elle pas, peut-être, au moment où l’on renonce à demander aux peuples opprimés d’être magnifiques ? Ne commence-t-elle pas lorsqu’on renonce à idéaliser un peuple ou une région, ainsi qu’à y projeter nos fantasmes révolutionnaires, pour regarder enfin ce que nous faisons réellement de cette cause ?
Proclamer la beauté, célébrer le martyre et exalter la violence tout en restant extérieur aux problèmes matériels du quotidien. Il est là, le décalage qui révèle à qui s’adresse d’abord le narratif produit par ses tenants. Il vise leur propre public, ici. Quant aux Palestiniens et aux Israéliens, ils en deviennent les objets plutôt que les destinataires, pris dans une logique d’appropriation.
En effet, derrière les envolées lyriques et les montées émotionnelles, il y a une mobilisation consciente qui utilise la Palestine comme support de ses propres fantasmes politiques. Le narratif propalestinien, surtout celui de ces décoloniaux exaltés, peut ainsi donner l’impression d’une proximité avec un peuple tout en le maintenant dans une position d’objet. Objet d’admiration, certes, mais davantage objet de propagande ou de mobilisation.
Le déplacement est parfois explicite, comme lorsque Yousfi écrit que « ce qui se joue en Palestine se joue en vérité partout ailleurs », notamment « à l’intérieur des frontières occidentales ». La Palestine devient alors le prisme à travers lequel se lisent leur propre société, leur propre identité politique et leur propre désir de rupture.
Bruxelles Panthères, une association décoloniale belge, reprend cette même lecture. Dans un texte de Nordine Saïdi, l’association affirme que La Palestine reste notre boussole inébranlableNordine Saïdi, entretien dans Pour un antiracisme politique radical et décolonial à Bruxelles, Action et Recherche Culturelles (ARC), 2025 : La Palestine reste notre boussole inébranlable.; le même texte affirme que La Palestine, c’est pas une cause : c’est un miroir.Nordine Saïdi, Leçon de dignité : la résistance palestinienne tient sa parole, Facebook, 13 octobre 2025.
Dans cette relation, celui qui regarde, dans ce « miroir », garde le pouvoir. Le pouvoir de choisir ce qu’il veut voir, de déterminer ce qu’il retient et surtout de décider de ce que cette réalité doit signifier. C’est le pouvoir du narratif qu’il impose, parfois avec violence, malgré son lyrisme rhétorique, tandis que les Palestiniens eux-mêmes disparaissent derrière l’image que l’on construit d’eux. Jusqu’à faire de ces corps, au gré de leurs stéréotypes révolutionnaires et de leurs fantasmes idéologiques, des figures que l’on contemple.
Une aspiration pourtant ordinaire
Une population ne devrait pas avoir à mourir héroïquement pour devenir admirable. Sa valeur ne dépend ni de son martyre, ni de la beauté que des observateurs trouveraient dans ce martyre. Yousfi elle-même évoque la Palestine pour «tout ce qu’elle engage de force et de beautéLouisa Yousfi, texte de présentation de l’émission La preuve par la Palestine, <em>Dans le Texte</em> (Hors-Série), 18 novembre 2023.». Mais le mot même de « beauté », lorsqu’il est associé à une situation si funeste, met mal à l’aise tout en éloignant de sa réalité. Là où le militant extérieur aperçoit une épopée, l’habitant, lui, peut simplement désirer que ses enfants survivent et connaissent enfin une vie ordinaire.
N’est-ce pas là le piège de toute cette exaltation, dans le fait que les peuples transformés en symboles finissent prisonniers de l’image que leurs admirateurs fabriquent d’eux ? Une mission historique leur est assignée et il leur est demandé de se sacrifier, d’incarner une pureté révolutionnaire, de confirmer une certaine théorie du monde. Leur volonté propre devient alors secondaire et, pire encore, lorsqu’ils réclament la paix, ou simplement le droit à une existence normale, ils risquent de décevoir ceux qui avaient besoin de leur héroïsme.
Enfin, la question qui demeure est alors de savoir ce qu’il restera de cet attachement le jour où les Palestiniens demanderont la paix avec Israël, ou simplement ce qu’ils demandent déjà sans être entendus, une vie ordinaire. Ce sera le jour où la Palestine cessera d’être « la seule zone qui est libre ».
[1] Nordine Saïdi, entretien dans Pour un antiracisme politique radical et décolonial à Bruxelles, Action et Recherche Culturelles (ARC), 2025 : « La Palestine reste notre boussole inébranlable. »
[2] Nordine Saïdi, « Leçon de dignité : la résistance palestinienne tient sa parole », Facebook, 13 octobre 2025.
[3] Louisa Yousfi, texte de présentation de l’émission « La preuve par la Palestine », Dans le Texte (Hors-Série), 18 novembre 2023.






