Regards n°1129

Quand le Likoud  ne suffit plus à sa droite

À quelques semaines des élections, les primaires du Likoud ont révélé un parti tiraillé entre deux droites. La première, historique et héritée de Begin et Jabotinsky. La seconde, issue d’une nouvelle génération plus radicale et hostile aux contre-pouvoirs. Deux Likoud qui cohabitent encore, mais se disputent désormais l’avenir du parti.

Le 17 août n’était pas un jour d’élections nationales en Israël. Pourtant, à travers le pays, des dizaines de milliers d’Israéliens se sont rendus aux urnes. Les primaires du Likoud, le parti de Benjamin Netanyahou, sont une journée à part dans la vie démocratique israélienne. Depuis 2013, ce parti est presque sans interruption la première force de la Knesset et dicte le calendrier politique national. Historiquement, les élus sur cette liste deviennent ministres ou présidents de commissions parlementaires. Cette année, l’ambiance était différente dans les bureaux de vote. La majorité des sondages prévoit un Likoud affaibli par trois ans de guerre et la polémique sur la conscription des jeunes ultra-orthodoxes. Le parti de Benjamin Netanyahou ne serait plus le plus important du pays, dépassé par Yashar de l’ancien chef d’état-major Gadi Eizenkot. En conséquence, les places éligibles sur la liste sont plus disputées. Sur le terrain, derrière les sourires et les accolades, les candidats ont été plus virulents que jamais.

Mais derrière cette compétition pour les places se jouait surtout une bataille pour l’identité même du Likoud. Dans les bureaux de vote, presque deux partis s’affrontaient sous une même bannière. D’un côté, le Likoud historique, héritier de la droite nationaliste israélienne. Ces partisans revendiquent une position dure sur les questions territoriales et sécuritaires, mais restent attachés aux institutions et aux règles du jeu démocratique. De l’autre, un Likoud plus radical, façonné par les années Netanyahou et surtout par l’après 7-Octobre : plus agressif envers ses adversaires, plus défiant à l’égard des contre-pouvoirs et de plus en plus perméable aux idées portées par l’extrême droite. Ce 17 août, les militants ne choisissaient donc pas seulement des candidats. Ils décidaient aussi lequel de ces deux Likoud pèserait le plus lourd dans la prochaine Knesset.

Le Likoud redessine sa frontière avec l’extrême droite

Pendant des semaines, un nom a circulé avec insistance dans les couloirs du parti : Tally Gotliv. Dans certains sondages internes, la députée apparaissait tout en haut de la liste, parfois parmi les trois candidats préférés des militants. Une ascension spectaculaire pour cette avocate entrée à la Knesset seulement quatre ans plus tôt. Gotliv s’est fait connaître par un style qui tranche avec celui des vieux cadres du parti. Elle a multiplié les interventions tonitruantes à la Knesset, les affrontements répétés avec les journalistes et les attaques frontales contre la Cour suprême et la conseillère juridique du gouvernement. La députée flirte délibérément souvent avec la vulgarité. Là où d’autres députés choisissent la diplomatie, elle revendique la confrontation. Une approche qui parle à une partie des militants du Likoud.

La perspective de la voir arriver au sommet de la liste inquiétait pourtant une partie de la direction du parti. Ce qui fonctionne dans une primaire ne fonctionne pas nécessairement dans une élection nationale. Les quelque 140.000 adhérents du Likoud sont plus à droite que l’ensemble de ses électeurs. Selon un sondage de l’Université Hébraïque de Jérusalem mené au début du mois d’août, 54,9 % des électeurs du parti souhaite un gouvernement d’union entre la droite et le centre, contre seulement 33,9 % des adhérents. Pour Benjamin Netanyahou, qui doit reconquérir des électeurs partis vers Gadi Eizenkot ou Naftali Bennett, une liste dominée par les figures les plus radicales du parti risque donc de devenir un handicap.

À mesure que ce scrutin approchait, la bataille s’est donc déplacée vers les alliances internes. Au Likoud, on ne vote pas seulement pour ses candidats préférés. Les ministres, députés et responsables locaux constituent des alliances, croisent leurs réseaux et font circuler des listes de noms à soutenir. Ces « deals » peuvent déplacer un candidat de plusieurs places et ont modifié cette année encore une part considérable des suffrages. Gotliv en a fait les frais. Plusieurs réseaux se sont mobilisés pour empêcher son arrivée au sommet et Netanyahou lui-même a cherché à limiter la présence, aux premières places, de personnalités susceptibles de rebuter les électeurs plus modérés. La députée, annoncée parmi les grandes gagnantes selon les sondages, a finalement terminé douzième du vote national.

L’histoire ne s’est pas arrêtée aux primaires. Quelques semaines plus tard, Gotliv a quitté la liste du Likoud pour rejoindre celle d’Otzma Yehudit, le parti d’Itamar Ben Gvir. Le transfert s’est fait avec l’accord du Likoud. Un arrangement lui permet de conserver son mandat jusqu’aux élections sans être considérée comme dissidente, à condition de continuer à respecter la discipline de vote du Likoud jusque-là. Pour Netanyahou, l’opération permet surtout d’éloigner de sa propre liste l’une de ses personnalités les plus clivantes, sans nécessairement envoyer ses électeurs dans le camp adverse. Gotliv rejoint un parti appelé à rester un partenaire naturel du Likoud dans une éventuelle coalition.

Le mouvement est d’autant plus intéressant qu’il s’est produit dans l’autre sens pour Almog Cohen. Ancien député d’Otzma Yehudit passé au Likoud, Cohen a terminé huitième des primaires. Son profil n’est guère celui d’un recentrage. Il appartient, lui aussi, à cette droite radicale qui parle à la base militante. Mais cette fois, Netanyahou ne s’est pas employé à le freiner. Il l’a soutenu.

Entre Gotliv envoyée chez Ben Gvir et Cohen accueilli au Likoud se trouve une bonne partie de la stratégie de Netanyahou. Il ne cherche pas simplement à « modérer » son parti. Il tente d’en déplacer les frontières. Sur sa gauche, il doit reconquérir des électeurs historiques attirés par une droite plus modérée ou le centre. Sur sa droite, il doit empêcher Ben Gvir de lui siphonner trop de voix. Gotliv devenait encombrante pour le premier objectif ; Cohen peut servir le second. Les deux candidats circulent finalement entre les mêmes formations, mais dans des directions opposées. Une manière pour Netanyahou de contenir la radicalisation de sa propre liste sans rompre avec la droite radicale dont il aura probablement besoin après les élections.

Begin, Jabotinsky et l’autre visage du Likoud

Les primaires du Likoud ne sont pas seulement un témoignage du combat d’idées et de popularité entre les candidats. La nouvelle liste raconte aussi l’histoire sociale du parti. Sept des dix premiers candidats élus lors des primaires sont mizrahim, issus de familles originaires du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord. Un héritage ancien. Lorsque Menahem Begin remporte les élections de 1977, mettant fin à près de trente ans de domination travailliste, il s’appuie notamment sur les Juifs originaires du monde arabe, dont beaucoup se sentaient marginalisés par les élites ashkénazes. Pour une partie de la société israélienne, le Likoud devient un instrument d’intégration politique et de revanche sociale.

Cet héritage reste visible. D’autres dimensions du Likoud historique le sont beaucoup moins. Le parti est issu de la droite révisionniste de Zeev Jabotinsky. Nationaliste, celui-ci défendait aussi une conception libérale de la politique, des droits individuels et de ceux des minorités. Il mettait en garde contre la tyrannie de la majorité. Menahem Begin conserva cette double tradition. Très dur sur les questions sécuritaires, il défendait également l’indépendance de la justice et l’autorité de la Cour suprême. C’est sur ce terrain que le Likoud s’est progressivement éloigné de ses fondateurs. Sous Netanyahou, et particulièrement depuis le milieu des années 2010, son rapport aux institutions et aux adversaires politiques s’est durci. Les attaques contre les juges, les médias et les « élites » se multiplient, tandis que le Likoud se présente davantage comme le représentant du « vrai peuple ». La réforme judiciaire de 2023 a cristallisé cette évolution. Elle cherchait à renforcer le pouvoir de la majorité gouvernementale et à réduire celui des tribunaux et des autres contre-pouvoirs.

La fracture apparue pendant les primaires prend ainsi une profondeur historique. Elle ne sépare pas simplement les candidats « modérés » des « radicaux ». Les deux camps sont profondément ancrés à droite. Mais ils ne partagent plus tout à fait la même conception du pouvoir, des institutions ou de l’adversaire politique. Et les primaires n’ont pas tranché entre ces deux voies. Tally Gotliv, qui incarne le mieux cette droite de l’affrontement, a été freinée. Almog Cohen, venu d’Otzma Yehudit et porteur d’une partie des mêmes codes, s’est au contraire installé dans le haut de la liste avec le soutien de Netanyahou. Le Likoud a donc contenu sa frange la plus radicale sans véritablement la repousser hors de son camp. Au soir des primaires, les deux Likoud étaient toujours là, côte à côte sur la même liste.

Écrit par : Jérémie Renous

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