Regards n°1129

Israël et son « très cher ami » le Congo

Derrière le transfert de son ambassade à Jérusalem, la richissime République du Congo offre à Israël d’étendre son influence en Afrique. L’enjeu majeur n’est autre que le retour à la paix dans la région des Grands Lacs.

Le 3 septembre, la République démocratique du Congo (RDC) a annoncé le transfert de son ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem à l’issue d’une visite de deux jours du président Félix Tshisekedi en Israël. Une décision spectaculaire à contre-courant de la vague antisioniste actuelle. Elle fait entrer la RDC dans le club très fermé des pays qui, à l’instar des Etats-Unis, reconnaissent la souveraineté israélienne sur toute la Ville sainte. De son côté, Israël a annoncé son intention d’ouvrir une ambassade à Kinshasa. Ainsi se concrétisent des engagements mutuels pris en septembre 2023 avant d’être percutés par le 7-Octobre et la guerre à Gaza. Selon le communiqué de la RDC, des rencontres organisées à la résidence du Premier ministre ont porté sur la sécurité, la défense, l’agriculture, l’énergie et les hautes technologies. « Notre ambition est de bâtir avec Israël un partenariat moderne, pragmatique et mutuellement bénéfique », a déclaré Tshisekeki tandis que son homologue Isaac Herzog se félicitait du renforcement de la coopération avec ce « très cher ami » le Congo-Kinshasa et que Netanyahou saluait « une merveilleuse amitié ».

Le rapprochement ne date pas d’hier. Le président congolais a déjà effectué un premier séjour en Israël en 2021. Entre temps, le président Herzog s’est rendu fin 2025 à Kinshasa pour une visite historique forte en émotions. « Cela faisait 40 ans qu’un chef d’Etat israélien n’avait pas foulé le sol de la RDC, à l’époque Zaïre » a souligné Tshisekeki, en rappelant que le dirigeant en question n’était autre que Haïm Herzog, le père du président actuel. Et d’assurer que « la RDC œuvrera aux côtés de l’Etat d’Israël et de son peuple, parce que nous tenons à l’existence d’Israël et à la paix en Israël ». Un tel soutien est précieux en Afrique, où les Israéliens sont loin d’être partout les bienvenus. On se souvient de l’expulsion de la diplomate Sharon Bar-li de la cérémonie d’ouverture du sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba, en 2023. Un an plus tard, Israël perdait son statut d’observateur et se voyait exclure des sommets de l’Union panafricaine. Avec la visite de Tshisekeki, les Israéliens reviennent en Afrique par la grande porte.

Véritable géant du continent (avec 2,3 millions de km2 et 115 millions d’habitants), le Congo-Kinshasa est aussi le plus riche en ressources minérales. Or, diamant, lithium, cuivre, ou encore cobalt et coltan dont il détient chacun 70% des réserves mondiales, en font un partenaire très convoité où pullulent aussi les trafics en tous genre [voir encadré]. Il devient ainsi le second pays africain à transférer son ambassade à Jérusalem après le petit Somaliland. « Les relations que nous entretenons avec la RDC sont extrêmement importantes pour nous », a insisté Isaac Herzog lors de sa visite en 2025, « et nous apprécions votre soutien à Israël sur la scène internationale ». Il permet à l’Etat juif de rompre son isolement en étendant sa présence sur le continent ; lui qui compte déjà des alliances stratégiques avec le Maroc, signataire des Accords d’Abraham, dans la Corne de l’Afrique et en Afrique de l’Est, notamment avec le Rwanda.

L’accord de paix RDC-Rwanda en point de mire

Pour la RDC aussi les bénéfices de ce réchauffement dépassent le strict cadre bilatéral. Se rapprocher de Jérusalem, c’est s’attirer les faveurs des Américains. Et à travers eux, espérer un retour au calme dans la région des Grands Lacs. Le 4 décembre 2025, Félix Tshisekedi et le président rwandais Paul Kagame ont signé un accord de paix à la Maison-Blanche pour mettre fin au conflit sanglant qui ravage l’est de la RDC depuis trois décennies et a entrainé avec les combats, les famines et autres épidémies la mort de plus de six millions de personnes. Il prévoit le retrait des troupes rwandaises du territoire congolais, la neutralisation des groupes paramilitaires et la fin du soutien de Kigali au mouvement rebelle M23 composé de militaires tutsis congolais. Les Etats-Unis et le Qatar ont œuvré à la paix. Or, l’accord de Washington tarde à s’appliquer. Perçu comme une alliée du régime rwandais, l’administration Trump manque d’impartialité. Elle lorgne surtout sur le volet « paix contre minerais » qui lui permet de concurrencer la Chine en captant des minerais critiques comme le coltan, exploité par le M23. A travers les Israéliens, Kinshasa espère donc atteindre les Américains pour les réengager dans le processus de paix.

Dans cette perspective, la proximité entre Israël et le Rwanda, a priori contradictoire, peut être un atout pour la RDC. Les deux pays sont liés depuis longtemps. Ils ont en commun le traumatisme du génocide et une même histoire de résilience adossée à la Défense. Leur coopération en matière de développement et d’éducation s’est encore renforcée cet été avec la signature de nouveaux d’accords. De plus, Jérusalem offre à Kigali son expertise militaire et son savoir-faire technologique. En 2022, les ventes d’armes s’élevaient à 24 millions de dollars, faisant du Rwanda le premier client d’Israël en Afrique subsaharienne. Là encore, les Américains ne sont pas loin. Un Sommet tripartite sur la Sécurité s’est tenu à Kigali en février dernier avec pour objectif de faire de l’Afrique « la prochaine frontière dans le renforcement de la coopération stratégique entre les Etats-Unis et Israël, avec le Rwanda pour partenaire privilégié ». De quoi inquiéter le Congo qui compte bien sur Israël, sinon pour jouer les médiateurs auprès de son ennemi historique, du moins pour réduire les tensions.

Le partenariat israélo-congolais concerne plusieurs secteurs clés comme l’énergie, les infrastructures minières ou encore l’agriculture. C’est là une tradition pour Israël qui intervient en Afrique depuis 1958 via l’agence de développement Mashav. Lors d’un échange en mars 2025, Mashav s’est engagée à valoriser les terres arables de la RDC grâce à un programme ambitieux fondé sur l’irrigation de pointe, capable de nourrir plus de deux milliards de personnes. « Nous avons une occasion unique de transformer notre agriculture et de contribuer, à plus grande échelle, à la sécurité alimentaire mondiale » s’est réjoui le président du parlement congolais Vital Kamerhe en visite à Jérusalem.

Une coopération militaire au grand jour

Cependant, c’est bien la défense qui est au cœur de leurs échanges. Durant leur entrevue, Tshisekedi et Netanyahou ont convenu de renforcer les capacités de renseignement et de cybersécurité et de donner une dimension et une visibilité toutes nouvelles à la coopération militaire. En 1983, Ariel Sharon avait signé un accord avec Mobutu pour équiper l’armée et, de manière plus confidentielle, entraîner sa garde personnelle. Des années après la chute du dictateur, des militaires israéliens ont refait leur apparition en RDC, cette fois dans le cadre de sociétés privées, où la discrétion est de rigueur. Ils ont formé des bataillons des forces spéciales congolaises au sein de la compagnie américaine Blackwater, qui a dû fermer suite au scandale d’emploi de mercenaires en Irak. Dix ans plus tard, Synrgai, dirigée par le général israélien à la retraite Rony Numa, était engagée pour la protection du président Tshisekedi avant d’être écartée en raison de suspicions de liens avec le Rwanda. Tshisekedi a ensuite fait appel en 2022 à Yariv Chen, l’ancien chef de l’unité 750 du Shin Bet en charge de la sécurité des hautes personnalités, pour former les 1.600 membres de la Garde républicaine. Selon un site congolais, le contrat aurait été facilité par un négociateur en diamants d’Anvers, bien introduit dans l’armée. Si diamants et conflits sont liés par les « diamants de sang », le business de la sécurité est lucratif dans un pays connu pour ses milices et ses enfants soldats. Une autre société israélienne, Beny Tal Security, supervise quant à elle l’instruction d’un bataillon de forces spéciales de 750 hommes de la Garde républicaine. Ces deux groupes avaient quasiment cessé leurs activités après le 7-Octobre, leurs instructeurs ayant été rappelés en Israël. Ils viennent tous de faire leur retour après la visite de Tshisekedi à Jérusalem. En outre, Israël encadre l’entraînement et l’équipement d’une nouvelle unité d’élite, la brigade « Rangers », dont une première cohorte est opérationnelle depuis cet été après un stage de six mois avec des experts israéliens spécialistes des commandos et du pilotage de drones. Au bout du compte, ne manque plus qu’un contrat d’armements entre Israël et la RDC semblable à ceux conclus avec le Rwanda. Le transfert de l’ambassade congolaise à Jérusalem devrait y contribuer.

Le Mossad en terrain miné

Pour qui roule le Mossad ? La question peut se poser au vu des trois voyages réalisés au Congo en 2019 par son directeur d’alors, Yossi Cohen. Trois voyages faits sans en avertir les autorités congolaises, mais en débarquant directement à la résidence du président Tshisekedi. La dernière visite, où il était question en termes vagues de coopération militaire, s’est terminée par l’expulsion du maître espion, déclaré persona non grata. Une humiliation. A chaque fois, Cohen était accompagné du sulfureux milliardaire israélien Dan Gertler, petit-fils du cofondateur de la bourse des diamants d’Israël, accusé d’avoir amassé sa fortune « dans des transactions minières et pétrolières opaques et corrompues », ce qui lui vaut d’être depuis 2017 sous sanctions américaines.

Bloomberg qui a révélé le scoop en 2021 assure que le chef du Mossad n’a pas effectué ses visites à titre privé : elles avaient reçu l’aval politique. En janvier 2021, cinq jours avant la fin du mandat de Trump, Cohen et l’ambassadeur d’Israël à Washington Ron Dermer ont obtenu la levée des sanctions contre Gertler, rétablies ensuite sous Biden. Un gel temporaire qui a profité aux clients à qui il devait de l’argent, notamment l’avocat Boaz Ben Zur, qui est aussi celui de Binyamin Netanyahou. Depuis, Gertler n’est plus en odeur de grâce en RDC, mais ses redevances sur les mines congolaises lui rapporteraient toujours quelques 200 000 euros par jour.

Écrit par : Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris
Frédérique Schillo

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