Regards n°1105

La Belgique à la confluence de trois antisémitismes

Le Hamas a beau avoir commencé les hostilités et posé des conditions qui empêchent toute issue heureuse au conflit (libérer les otages obligerait Netanyahou à un cessez-le-feu, bien malgré lui), les guerres civiles du Soudan, de Syrie et du Yémen ont beau avoir causé dix fois plus de pertes civiles que la guerre contre le Hamas, l’heure est à la surenchère anti-israélienne tous azimuts. Oui, comme l’affirme en première page le dernier numéro du trimestriel Wilfried, la Belgique est bien le pays le plus propalestinien d’Europe.

Comment l’expliquer ? À croire ce magazine de qualité, la cause est entendue : la Belgique irait à contre-courant de la plupart des autres États européens du simple fait que nos hommes politiques seraient guidés par le souci des droits de l’Homme et du droit international. L’explication est très séduisante, mais on peut douter qu’elle convainque les Chypriotes grecs du Nord, les Kurdes de Syrie, les Sahraouis, les Ouighours, les Tibétains et plus récemment les 120.000 Arméniens contraints de fuir le Haut-Karabagh. Il est vrai que l’Azerbaïdjan a de belles ressources gazières et que la Turquie a des relais en Belgique. En termes de politique des droits de l’Homme, nous pourrions encore évoquer la lâche décision de la Belgique de rapatrier en toute urgence ses casques bleus du Rwanda le 11 avril 1994, une décision qui précipita l’extermination d’un million de Tutsi. J’y ai consacré un documentaire diffusé le 7 avril sur France 5.

À l’évidence, la politique étrangère de la Belgique est bien moins généreuse que pragmatique, mercantile. Comment expliquer, dès lors, la véritable passion de nos élites politiques envers la (seule) Palestine ? Comme je pense l’avoir démontré lors du tout premier colloque de l’Institut Jonathas qui s’est tenu le 20 avril dernier à l’ULB, la dénonciation à tout crin d’Israël, au-delà du souci légitime pour les civils gazaouis, tient à trois facteurs qui se combinent et se renforcent.

D’abord, un vieil habitus judéophobe hérité de la Cité chrétienne mais aussi islamique (dhimmitude), une culpabilité, ensuite, liée à la Shoah mais aussi au colonialisme belge et, enfin, une posture antisioniste radicale clairement opportuniste, dictée par de purs calculs électoralistes. Nul besoin de trop s’appesantir sur la prégnance d’un habitus antisémite de droite (antisémitisme religieux et nationaliste) comme de gauche (antisémitisme économique et communiste), mais bien sur cet antisémitisme secondaire qui nous cause tant de mal. De quoi s’agit-il ? D’un ressentiment à l’égard des Juifs non pas « malgré » mais bien « à cause » de la Shoah. De nombreux Belges, tout particulièrement en Flandre, ne pardonnent décidément pas Auschwitz aux… Juifs ; d’où la tentation perverse de nazifier les Israéliens.

À ces deux antisémitismes s’en ajoute un troisième que je qualifie de tertiaire. De quoi s’agit-il, sinon d’une posture antijuive purement opportuniste et pragmatique non pas à cause des Juifs, mais à cause de leurs ennemis supposés et aussi, faut-il l’avouer, parfois avérés ! En jeu, la réalité d’une « rue arabe » mobilisée, obnubilée par la seule cause palestinienne et ce, à l’exclusion de toutes les autres causes, y compris musulmanes (kosovare, kurde, ouïghour, rohingya, etc.) et ce, dans un contexte démographique bien particulier. Faut-il rappeler que les Belges de confession musulmane sont seize fois plus nombreux que ceux d’origine juive. De là, évidemment, des stratégies électoralistes qui poussent à la surenchère anti-israélienne. C’est bien cette réalité démographique qui explique pourquoi l’écrasante majorité des partis politiques, y compris de droite (CD&V, VLD), sont amenés à faire des concessions sur un certain nombre de questions, telles le conflit israélo-palestinien, l’abattage rituel ou encore la laïcité, un mot en passe de devenir tabou.

Non, contrairement à ce que voudrait faire accroire Wilfried, la défense des droits humains n’est pas le souci premier de nos ministres et députés, auquel cas leur mollesse vis-à-vis de la Chine, du Qatar, de l’Azerbaïdjan, de l’Arabie Saoudite, sans même parler de la Turquie, serait inexplicable. Pour nos élites bien-pensantes du troisième millénaire, l’antisionisme agit comme une évidence fantasmatique pour servir d’expression à toutes sortes de stratégies électoralistes et de rancœurs –à l’égard de l’impérialisme US, du capitalisme, de la mondialisation, etc. En juin 2021, le célèbre magazine allemand Der Spiegel dénonçait déjà l’étrange posture judéophobe de la Belgique dans un article fouillé : « Si aujourd’hui les élites du pays sont gagnées par le virus de l’antisémitisme, c’est parce qu’en Belgique, l’antisémitisme a été trop longtemps un problème dont seuls les Juifs se souciaient vraiment. Qu’il vienne de milieux extrémistes, de droite ou de gauche, ou de certaines parties des communautés musulmanes, il n’a jamais été pris à bras le corps. À Bruxelles, le Parlement européen et le Conseil européen ont adopté des textes forts visant à lutter contre l’antisémitisme, mais le pays hôte ne se sent pas concerné. Il est temps que cela change, et l’Europe a un rôle essentiel à jouer, dans l’action plutôt que le discours. » Et l’hebdomadaire allemand d’affirmer en conclusion qu’il revenait à l’Europe de « sauver la Belgique de l’antisémitisme ».

C’est dans cette optique qu’a été créé tout récemment l’Institut Jonathas. Pourquoi Jonathas ? En 1369, des notables juifs furent accusés d’avoir poignardé des « saintes » hosties. L’un d’entre eux, Jonathas, est assassiné. Les autres brûlés près de la porte de Hal. Les Juifs, quant à eux, sont définitivement bannis du Duché de Brabant qui regroupe alors Bruxelles, Louvain et aussi Anvers. Au bout de quelques siècles, les Juifs sont revenus en terre belge et entendent, si possible, y rester. Si tant est qu’on ne les pousse à l’exil une troisième fois. 

Écrit par : Joel Kotek
Politologue et historien
joel kotek

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