Mansour Abbas (à gauche) et Ayman Odeh (à droite) à la Knesset. ©Reuters
Écrit par : Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris
Frédérique Schillo
Regards n°1122

L’influence des partis arabes embarrasse le gouvernement comme l’opposition

En pleine mue politique, les partis arabes israéliens se positionnent en acteurs clé des prochaines élections, capables de faire tomber Netanyahou comme en 2021. Face à un gouvernement prêt à tout pour les disqualifier, l’opposition ne les soutient pas.

Il flotte en Israël comme un air de campagne électorale. Prévues en octobre 2026, les prochaines élections pourraient être anticipées si d’aventure le budget n’était pas adopté avant le 31 mars. A moins que Netanyahou ne prévoie d’avancer le scrutin au moment le plus favorable pour lui, par exemple au printemps dans la foulée d’une visite de Donald Trump qu’il a invité à Jérusalem pour recevoir le « prix de la paix ». Mais déjà les esprits s’échauffent. On discute de primaires au Likoud, de nouvelles formations émergent et des personnalités remarquées pendant la guerre font leur entrée en politique. Icône de la mobilisation pour les otages, Einav Zangauker, dont le fils Matan a été libéré de Gaza en octobre dernier, annonce poursuivre son engagement. « Seuls les citoyens peuvent redresser la situation de ce pays », a-t-elle déclaré sur la chaîne 12. Zangauker n’a pas précisé quel parti elle rejoindrait. Une certitude, écrit-elle sur X : « le plus important pour moi est de renvoyer chez eux tous ceux qui étaient aux commandes le 7-Octobre, en premier lieu Benyamin Netanyahou ». L’opposition serait justement en mesure de le faire, à condition de s’appuyer sur les partis arabes.

Mansour Abbas, ennemi public du gouvernement

Les fantômes du 7-Octobre hantent déjà la campagne. Mais hors de question pour Netanyahou d’aborder le sujet. Lui qui déploie tant d’énergie pour empêcher la création d’une commission d’enquête d’Etat n’a pas l’intention de discuter publiquement de ses responsabilités dans les failles sécuritaires ayant conduit au plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah. De même écarte-t-il tout débat avec son rival Naftali Bennett, donné gagnant dans les sondages. Précisément, les enquêtes indiquent une chute de l’actuelle coalition autour de 50 sièges sur les 120 que compte la Knesset, notamment du fait de l’effondrement du parti de Bezalel Smotrich en deçà du seuil électoral, même si le Likoud reste le premier parti en Israël. Bennett le talonne, suivi des Démocrates de Yaïr Golan et des partis de Yaïr Lapid (Yesh Atid), Gadi Eisenkot (Yashar !) et Avigdor Liberman (Israël Beitenou). Au total, le bloc de l’opposition frôlerait la majorité. Mais il l’emporterait grâce au soutien du parti Ra’am de Mansour Abbas ; celui-là même qui a permis au « gouvernement du changement » d’accéder au pouvoir en 2021.

Dès lors, la stratégie de Netanyahou est toute trouvée : le seul moyen de gagner est de cibler Abbas. La manœuvre lui permet de délégitimer ses adversaires en bloc, le parti Ra’am comme ceux qui ont osé s’allier à lui pour le renverser. Au gouvernement, Abbas est désormais l’ennemi public. Pour le ministre de la Sécurité Itamar Ben-Gvir il est un « suppôt du terrorisme », qui « soutient nos ennemis », renchérit son collègue de l’Intérieur Smotrich. Et peu leur importe si Abbas a dénoncé avec force les crimes du Hamas : « C’est contre tout ce en quoi nous croyons, notre religion, notre Islam, notre nationalité, notre humanité », avait-il déclaré en arabe sur une radio israélienne arabophone peu après le 7-Octobre.

Allant plus loin sur le terrain judiciaire, Netanyahou dit vouloir « finir le travail » d’interdiction du mouvement islamique en Israël après que Trump a désigné le 13 janvier les Frères musulmans en Egypte, au Liban et en Jordanie comme organisations terroristes. Israël a déjà banni en 2015 la branche Nord du mouvement islamique. Restait sa branche Sud, modérée, à laquelle le parti Raam est rattaché. Le simple fait d’ouvrir le débat de son interdiction suffit à Netanyahou pour allumer d’habiles contre-feux politiques. L’échec de sa stratégie d’apaisement du Hamas ? L’attaque surprise du 7 octobre ? L’affaire du Qatargate ? La gestion calamiteuse de la guerre à Gaza ? Sa vaine promesse d’éradiquer le Hamas ? La présence du Qatar et de la Turquie au « Conseil de la paix » de Trump ? A chaque question embarrassante, Netanyahou compte bien détourner l’attention en sortant la carte Abbas et se poser en adversaire du terrorisme.

Pire encore, dans le cas où l’opposition remporterait les élections grâce au soutien extérieur des partis arabes, Netanyahou pourrait ne pas reconnaître sa défaite. Et crier au voleur ; ou plutôt au terroriste. Yossi Verter imagine dans Haaretz un scénario où l’actuel président de la Knesset refuserait de procéder à un vote crucial. La Haute cour de Justice serait saisie, enjoindrait à Ohana d’organiser le vote, ce qu’il refuserait puisqu’il a déjà dit ne pas être tenu par chaque décision de justice. Et le journaliste de conclure : « Sans vote à la Knesset, aucun nouveau gouvernement ne peut être formé ; le gouvernement actuel se poursuivra donc indéfiniment. »

La grande mue du parti Ra’am

Mansour Abbas a déjà anticipé ces scénarios. Cela l’a conduit à opérer une série de changements majeurs dans son parti. Fondé en 1996 après une rupture avec la branche Nord du mouvement islamique, Ra’am (« la liste arabe unie ») est historiquement un parti religieux conservateur. De façon remarquable, Abbas a annoncé début décembre 2025 rompre le lien officiel avec le Conseil de la Choura et le mouvement des Frères musulmans. Une décision radicale qu’il espère suffisante pour déjouer les tentatives de bannissement. Le message délivré aux Israéliens est clair :  son parti est sioniste, indépendant et laïc. En rompant avec le mouvement islamique, Abbas tente aussi d’élargir sa base électorale à des musulmans non-religieux. Mieux, il vient d’annoncer en janvier sur la radio 103 ouvrir sa liste à des candidats juifs, se réjouissant que « Ra’am s’embarque dans une nouvelle voie ».

Ces réformes inspirées du parti judéo-arabe Hadash, qui avait par ailleurs rompu de son côté avec le Parti communiste Maki, ont pu semer le doute. Mais qu’elles soient profondes ou purement cosmétiques, elles témoignent du pragmatisme de Mansour Abbas, dont on a déjà observé le courage politique lorsqu’il avait signé un accord de coalition avec Lapid et Bennett. La scène se passait un soir de juin 2021 à Ramat Gan. « C’était un moment historique », confia-t-il quelques jours plus tard au Time. « Des personnes dans la salle avaient les larmes aux yeux ». Par son geste, Abbas avait fait entrer les Arabes israéliens dans le jeu démocratique et donné ses lettres de noblesse à Ra’am, un parti sectoriel au même titre que le Shas ultra-orthodoxe oriental, dont il partage d’ailleurs la ligne conservatrice et sociale.

Les partis arabes pourraient peser encore davantage sur le résultat des prochaines élections et faire avancer leurs projets, en particulier contre la violence intracommunautaire. Le 22 janvier, Abbas (Ra’am), Ayman Odeh (Hadash), Ahmad Tibi (Taal) et Sami Abu Shahadeh (Balad) ont annoncé unir leurs forces dans une liste commune. « Rassemblons 17 sièges et assurons-nous par nos propres moyens que Netanyahou ne soit pas réélu », a lancé Abbas. Selon les sondages, une liste unie doperait la participation arabe. Toutefois, la présence de partis non-sionistes rebuterait ensuite des électeurs juifs dans l’hypothèse d’une alliance. Prévoyant, Abbas a déjà acté que la liste unie technique éclaterait sitôt la fin du scrutin, pour permettre à Ra’am de rejoindre la coalition.

Une opposition embarrassée

Reste que si l’opposition est résolue à faire tomber Netanyahou, elle préférerait l’emporter seule, du moins sans risquer d’égratigner son image. Dans une société traumatisée par le 7-Octobre et la guerre multi-fronts, l’entente avec Ra’am a plus de mal à passer. « Israël a besoin d’une coalition sioniste, sans parti arabe », a plaidé en mars Bennett, qui cherche à capitaliser sa position de leader en prenant des voix à droite. « La prochaine coalition devra être une coalition sioniste : sans Arabes, sans ultra-orthodoxes et sans Netanyahou », s’est justifié Liberman en décembre. Etonnamment, le message le plus raciste est venu de Benny Gantz. Le chef de Bleu-Blanc a publié mi-janvier une vidéo dans laquelle une famille prend peur en découvrant à la télévision en peine alerte aux missiles l’annulation d’une réunion du cabinet de sécurité du fait du refus des ministres Ra’am d’y assister. « La sécurité de nos enfants passe avant tout. Nous ne comptons pas sur les partis arabes », assène le slogan. Une vidéo pathétique, a réagi Yaïr Golan, dénonçant un Gantz « en détresse », crédité d’à peine 0,5% des suffrages et prêt à tout pour revenir au pouvoir, y compris à rejoindre Netanyahou. « J’ai lancé une opération à Gaza en tant que Premier ministre alors que Ra’am faisait partie de la coalition », a rappelé Lapid sur la radio militaire, ajoutant que Gantz devrait s’en souvenir vu qu’il était alors son ministre de la Défense.

Alors que Lapid et Eisenkot font des contorsions, suggérant de compter sur les partis arabes sans avoir à conclure d’accord, seul Yaïr Golan se dit ouvert à une alliance avec Ra’am. « Quel est le problème de siéger avec Mansour Abbas ?», réagit-il sur le podcast de Tamar Ish Shalom. La volonté de remplacer le gouvernement Netanyahou doit primer mais en outre, si l’on a le souci de refonder le pays, songeons qu’« Abbas est un leader qui accepte les principes suivants : Israël est un Etat juif, mais aussi un Etat libre et égalitaire. » Et d’ajouter : « Abbas est plus sioniste que Ben Gvir et Smotrich. »

Écrit par : Frédérique Schillo
Historienne, spécialiste d’Israël et des relations internationales. Docteur en histoire contemporaine de Sciences Po Paris
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